Band 
Tome troisième.
Seite
585
JPEG-Download
 

DE MARIVAUX. 565

il était de très-bonne foi sur la manière d’être qui lui étaitpropre ; il croyait être naturel dans ses comédies , parce que lestyle qu’il prête à ses acteurs, est celui qu’il avait lui-même,sans effort comme sans relâche , dans la conversation. S’il nepouvait se résoudre à dire simplement les choses même les pluscommunes , du moins la facilité avec laquelle il parlait de lasorte , semblait demander grâce pour ses écrits, parce qu’onpouvait croire à-sa brillante et abondante volubilité, qu’il par-lait , en quelque sorte , sa langue maternelle , et qu’il lui auraitété impossible de s’exprimer autrement quand il l’aurait voulu.On croit entendre dans ses pièces des étrangers de beaucoupd’esprit, qui, obligés de converser dans une langue qu’ils ne sa-vent qu’imparfaitement, se sont fait de cette langue et de laleur un idiome particulier, semblable à un métal imparfait,mais faussement éclatant, qui aurait été formé par hasard de laréunion de plusieurs autres.

Cependant, à travers ces conversations si peu naturelles, lecœur parle quelquefois un moment son vrai langage. Nous cite-rons pour exemple les scènes de la Mère confidente, entre ma-dame Argante et sa fille. Dans ces scènes, uÆ jeune personne quiaime , mais qui craint de donner trop d’entrée dans son âme àun sentiment d’où pourrait naître son malheur, fait confidenceà sa mère , comme à sa meilleure et à sa plus digne amie, dece sentiment qu’elle chérit et qu’elle redoute , et trouve dans labonté, dans la prudence , dans les conseils de cette mère sage etvertueuse , les secours et l’appui que sa situation lui rend né-cessaires. 11 est vrai que dans ces scènes touchantes , ou la naturedéveloppe toute sa naïveté d’une part, et toute sa tendresse del’autre, Marivaux n’a pu résister à la tentation de se montrerencore quelquefois , mais aussi rarement, et aussi peu qu’il luiest possible. Il semble qu’il ait voulu seulement laisser dans cesscènes l’empreinte légère de son cachet, dont nous conviendronsqu’elles auraient pu se passer.-

A l’exception de quelques scènes de cette espèce, il y a , danstoutes les comédies de notre académicien, plus à sourire qu’às’attendrir , et plus de finesse que d’intérêt. Le parterre du der-nier siècle, qui donna au sonnet du Misanthrope de si mal-adroits applaudissemens , n’aurait rien compris au genre deMarivaux ; notre parterre se pique d’une plus subtile intelligence,et ce progrès des lumières ou de la vanité a prolongé la vie à sespièces de théâtre. Les spectateurs, tout surpris qu’ils sont de lalangue que l’auteur parle , se sentent disposés à lui pardonner,parce qu’en le devinant, ils se croient autant d’esprit que lui,et les bons juges même , qui ne peuvent se déterminer à l’ab-