DE MARIVAUX. 5%
peut-être où i! a mis le plus d’esprit, le plus de variété , le plusde traits , et où même il a le plus outré les défauts ordinairesdeson langage. Cet ouvrage périodique , soit justice , soit fatalité ,ne reçut qu’un accueil médiocre , et l’auteur l’abandonna bientôt.Son pinceau s’y est exercé sur bien plus d’objets encore que dan»ses romans et dans ses pièces de théâtre. Il y peint sous diversesimages , souvent piquantes et agréables , les manèges de Vam-bition , les tourmens de l’avarice, la perfidie ou la lâcheté desamis, Vingratitude des enfans et l’injustice des pères, F insolencedes riches, la tjrannie des protecteurs. On a recueilli plusieursde ces peintures dans la collection qui a pour titre : Esprit deMarivaux , collection faite avec plus de discernement et de goût,que tant d 'esprits de nos écrivains, souvent recueillis par deshommes qui n’en avaient guère. Parmi ces morceaux intéres-sans, on doit surtout distinguer la lettre d’un père sur l’ingra-titude de son fils. Cette lettre , pleine de la sensibilité la plustouchante et la plus vraie , est peut-être le meilleur ouvrage deMarivaux , quoique, par malheur pour lui, ce soit un des moinsconnus. L’âme honnête et tendre d’un père affligé s’y montreavec tant d’intérêt et de vertu, l’expression de sa douleur est sinaturelle et d’une éloquence si simple, qu’on serait tenté decroire cette lettre d’une main étrangère , si l’auteur n’eût pasété le plus incapable de tous les hommes de se faire honneur dutravail d’autrui.
Les étrangers, dit-on, et surtout les Anglais, font le plusgrand cas des ouvrages de Marivaux. Us lui accordent toute l’es-time dont ils peuvent gratifier un auteur français , parce qu’ils nevoient en lui que l’esprit qu’il a mis dans ses ouvrages ; les dé-fauts de son style ne sont pas faits pour les frapper aussi vivementque nous, au moins quand ils ne savent notre langue qu’autantqu’il le faut pour trouver des grâces où des yeux plus exercés neverraient que de l’affectation. On pourrait donner une raisonplus détournée, mais peut-être encore plus réelle, du suffrageaccordé à Marivaux<par les étrangers. Comme l’auteur ne parlepas le français ordinaire , ils croient, en l’entendant, avoir faitbeaucoup de progrès dans notre langue, et lui savent gré de lesavertir de ce progrès; ils le lisent à peu près comme un érudit litun auteur grec ou latin difficile à traduire ; ils se félicitent d’enavoir bien pénétré le sens, et l’écrivain profite de la satisfactionque cette lecture fait éprouver à leur amour-propre. Une prin-cesse allemande fit insérer, il y a plusieurs années, dans le Mer-cure, une lettre où elle prodiguait à notre académicien les plusgrands eloges : elle y joignit des vers français à son honneur ,assez bons pour une princesse étrangère. Dans ce panégyrique,