DE MARIVAUX. 5 9 i
» dresse pour usurper, que de titres pour obtenir, ont eu le>* secret que je ne pourrai jamais apprendre, d’employer à leur» petite fortune de bel esprit plus de bons amis que de bons» ouvrages. » Ainsi, et par une suite indispensable de cette con-duite et de ces principes, Marivaux moins confiant et moinsheureux que ces charlatans en tout genre, qui arrivent à toutsans rien mériter , mérita long-temps sans arriver à rien (22).
Ne dissimulons pas même que cette réception si long-temps diffé-rée, éprouva encore lacensure d’une partie du public. La plupartdeceshommes, qui ne pouvantoccuperde place parmi nous, sedé-dommagent en les donnant ou en les refusant avec la mesure delumières et d’équité que la Providence leur a départie, croyaientfaire une excellente plaisanterie en disant qu’un tel écrivain eûtété mieux placé à Y Académie des Sciences , comme inventeurd’un idiome nouveau, qu’à l’Académie Française, dont assuré-ment il ne connaissait pas la langue. Mais il y a , comme ail-leurs , dans cette compagnie, plusieurs places et plusieurs de-meures. Si Marivaux n’était un modèle ni de style ni de goût,du moins il avait racheté ce défaut par beaucoup d’esprit, etpar une manière qu’il n’avait empruntée de personne. Les cons-tructeurs de nos plus belles églises gothiques, où tant de déli-catesse est unie à tant de mauvais goût, mériteraient sans doute,s’ils revenaient au monde , d’être accueillis et recherchés mêmepour confrères, par les plus éclairés de nos artistes, qui ce-pendant se garderaient bien de bâtir comme eux. Notre aca-démicien a mérité la même distinction ; mais elle ne doit pass’étendre jusqu’à ceux qui voudraient imiter sa manière et sonstyle ; c’est à ces singes , s’il en existait quelques uns, qu’il nefaudrait point faire grâce : si l’Académie s’écartait un jour decette loi sévère , fnais indispensable , ce serait vraiment alors quele bon goût aurait perdu sa cause sans espoir delà regagnerjamais (23).
Marivaux lisait ses ouvrages avec une perfection peu com-mune , surtout dans les sociétés particulières, où il faisait sentir,par les inflexions délicates de sa voix, toute la finesse de sapensée; mais ces inflexions légères, plus faites pour un petitthéâtre que pour une grande assemblée , échappaient, dans nosséances publiques , à des auditeurs que sa métaphysique trouvaitdéjà peu favorables. Il eut même un jour le dégoût de voir qu’onne l’écoutait pas, et termina brusquement sa lecture avec unmécontentement qu’on lui pardonna. Il est vrai que, par un nou-veau malheur pour lui, cette lecture succédait à une autre quiavait été très-brillante, semée de traits vifs etsaillans , à la suitedesquels toute la métaphysique de Marivaux ne parut, si on