DE MARIVAUX. 5g5
son ouvrage. Les spectateurs furent bien plus sévères, et l’au-teur fut étonné lui-même de n’avoir pas prévu que ces hommes ,qui devaient en public s’agrandir et se rapetisser aux yeux del’esprit, en conservant, pour les yeux du corps, leur taille ordi-naire , exigeaient un genre d’illusion trop forcée pour le théâtre.
A la lecture, on avait été plus indulgent, parce que ses audi-teurs , trompés sur l’effet dramatique par la manière séduisantedont l’auteur lisait, avaient oublié de se transporter en idée dansle parterre, et de sentir qu’on y serait infailliblement blessé decette métamorphose imaginaire, grossièrement et ridiculementdémentie par le spectacle même. Éclairé par l’expérience, à lavérité un peu trop tard, Marivaux eut du moins le mérite de secondamner de bonne grâce : « J’ai eu tort, dit-il, de donner» cette pièce au théâtre , et le public lui a fait justice ; ces Pe-» tits hommes n’ont point pris , et ne le devaient pas: on n’a» fait d’abord que murmurer légèrement, mais quand on a vu» que ce mauvais jeu se répétait, le dégoût est venu avec raison,
« et la pièce est tombée. »
Ayant une autre fois assisté à la première représentation d’unede ses pièces , où le parterre avait affecté de bâiller beaucoup, ildit en sortant, que cette représentation l’avait plus ennuyéqu’une autre ; il est vrai qu’il ajouta , c’est que j’en suis l'auteur.La Fontaine avait été plus sincère encore, lorsqu’au milieu d’unede ses pièces qu’on écoutait paisiblement, il se leva tout à coup :Je m’en vais, dit-il, car cela m’ennuie à la mort, et j’admirela patience des spectateurs (25).
Dans les momens de disgrâce que les pièces de notre acadé-micien avaient quelquefois le malheur d’éprouver, ses amis ac-cusaient la cabale , suivant l’usage , et s’en prenaient à elle dumauvais succès. Marivaux, plus soumis et plus résigné, ne putjamais se prêter à ce genre de consolation ; il ne pouvait, disait-il , se persuader qu’il y eût des hommes assez vils pour nuire ausuccès d’autrui, aux dépens de leur propre amusement et decelui des autres. Ce jugement lui fait d’autant plus d’honneur,qu’il ne peut lui avoir été dicté que par son cœur honnête etpur, incapable en effet d’un sentiment si méprisable, quoiquemalheureusement si commun parmi les artistes , et m.ême parmileurs juges. Pour peu que son esprit eût voulu , en ce moment,juger au lieu de son âme , il aurait vu que le premier besoindes hommes est celui de leur vanité, et que le besoin de leuramusement ne vient qu’après; que la jalousie des concurrens estbien plus pressée de juger l’auteur à mort, que de le couronner;que ceux qui, sans oser ni pouvoir être ses rivaux , prétendentuéanmoins au titre de connaisseurs , n’ont qu’une manière de se