üqti ÉLOGE
donner quelque existence, c’est de se montrer d’autant plus dif-ficiles, qu’ils n’ont point de représailles à redouter. Marivauxcomparait quelquefois ces juges sans miséricorde et sans titre ,à ce sot enfant que son père avait décoré d’une petite charge dejudicatur e, faute de pouvoir , disait-il, en faire quelque chose demieux. « Je respecte comme je le dois , disait-il dans une autre» occasion , ce qu’on appelle les jugemens du public ; une chose» pourtant m’y fait peine, c’est la multitude immense de sots» qui contribue à former l’arrêt, et dans laquelle, disait-il à sa» manière, il y a si peu de gens qui soient de leur avis. »Marivaux n’était pas moins scandalisé, et il le serait bien plusaujourd’hui, de l’intolérance littéraire, qui prodigue le déni-grement ou l’enthousiasme à certains auteurs , certains ouvrages ,certains artistes. « Je conçois, disait-il, l’intolérance dans les» ministres même d’une fausse religion, parce que du moment» où ils cesseraient d’être révérés , ils tomberaient dans un mé-» pris qu’ils ne sont pas pressés d’obtenir; mais je ne puis con-» cevoir qu’on soit assez l’ennemi de son plaisir, pour n’en vou-» loir goûter que d’une seule espèce, et assez l’ennemi de son» prochain, pour vouloir qu’il n’ait point d’autre plaisir que» nous. » 11 aurait pu dire encore qu’il y a entre l’intolérancereligieuse et l’intolérance littéraire une différence bien remar-quable ; c’est que l’intolérance religieuse, fière, pour ainsi dire,de ses motifs réels ou apparens, ne craint point de paraître cequ’elle est, et de se montrer à tous les yeux avec une rigueurdont elle s’applaudit elle-même; au lieu que l’intolérance litté-raire , intérieurement honteuse de la frivolité de son objet, nese montre, autant qu’il lui est possible, que*sous le masque dela tolérance même, et ressemble à cette femme de VEsprit decontradiction , qui, accusée par son mari de n’être jamais del’avis de personne, lui répond, qu’à proprement parler elle necontredit jamais, mais qu’elle n aime pas qu’on la contredise (26).
Fréquemment outragé, suivant l’usage , dans tous les li-belles périodiques qui s’imprimaient de son temps, et qui nousont laissé une postérité si digne d’eux , Marivaux en portait unjour les plaintes les plus modestes et les moins amères à unhomme fait, par sa place , pour réprimer ces libelles. « Cette li-» cence, lui dit froidement le magistrat, est une suite de la liberté» tant réclamée par les gens de lettres. En ce cas , répondit» sans aigreur Marivaux , souffrez donc que cette liberté s’é-» tende jusqu’à parler aussi de vous , et peut-être alors chan-» gerez-vous d’avis. Au reste , la petite remontrance que je vous» fais est bien plus pour votre intérêt que pour le mien ; car» les injures dites par un écrivain décrié à un homme de