DE MARIVAUX. 599
Il fit sur une jeune actrice , qui n’aVait ni talent ni figure,une plaisanterie qu’il se reprocha, et dont même il se punit, sic’est se punir que de réparer une faute par une action géné-reuse ; il détermina cette actrice à se retirer dans un couvent,où il paya sa pension , en se refusant presque le nécessaire pourcette bonne œuvre.
Un mendiant qui lui demandait l’aumône , lui parut jeune etvalide. Il fit à ce malheureux la question que les fainéans aisésfont si souvent aux fainéans qui mendient : Pourquoi ne tra-vaillez-vous pas ? Hélas monsieur, répondit le jeune homme,si vous saviez combien je suis paresseux ! Marivaux fut touchéde cet aveu naïf, et n’eut pas la force de refuser au mendiantde quoi continuer à ne rien faire. Aussi disait-il, que pour êtreassez bon , il fallait l’étre trop. La morale rigoureuse peut con-damner cette maxime , mais l’humanité doit absoudre ceux quila pratiquent ; ils sont malheureusement assez rares, pour qu’il11’y ait pas à craindre que leur exemple soit contagieux.
Bienfaisant et prodigue , même à l’égard des autres, Mari-vaux ne recevait pas de toute espèce de mains le bien qu’on vou-lait lui faire , surtout quand il soupçonnait que la vanité pouvaiten être le principe. Il avait besoin d’aimer et d’estimer ses bien-faiteurs ; ce n’était qu’à ce prix qu’on pouvait espérer de l’être :mais personne aussi ne savait recevoir avec plus de grâces, quandon avait obtenu son attachement et son estime. Dans une ma-ladie qu’il eut, Fontenelle , craignant qu’il 11e souffrît à la foisla douleur et l’indigence, et sachant qu’il était homme à souffrirsans se plaindre, lui apporta cent louis, et le pria de les rece-voir. Marivaux prit cette somme les larmes aux yeux , maisla lui remit aussitôt. « Je sens , lui dit-il, tout le prix de votre» amitié , et de la preuve touchante que vous m’en donnez. J’y» répondrai comme je le dois et comme vous le méritez ; je» regarde ces cent louis comme reçus , je m’en suis servi, et je» vous les rends avec reconnaissance. »
En recevant avec tant de délicatesse les bienfaits de ses amis,il leur faisait un autre honneur dont il les jugeait dignes ; ilne se croyait pas obligé à plus de ménagement pour eux, qu’il11’en aurait eu s’il avait été, à leur égard , libre de toute obli-gation. Un jour, dans une dispute , il s’emporta assez vivementcontre Helvétius , dont la mémoire est si chère aux lettres et àla vertu, et dont il recevait une pension depuis plusieurs années.Helvétius essuya celte sortie avec la tranquillité la plus philo-sophique, et se contenta de dire, quand Marivaux fut parti :« Comme je lui aurais répondu, si je 11e lui avais pas l'obligationix d’avoir bien voulu accepter mes bienfaits (3o) ! >.