DE MARIVAUX. 6o3
» Français consacre à l’étude des mots. » Ce passage nous paraît suf-fisant pour la justification de Marivaux, si en effet il n’a pas suie latin,et s’il a besoin de justification pour l’avoir ignoré.
Quant à la langue grecque, nous conviendrons qu’il l’ignorait abso-lument, mais nous dirons , pour son excuse, qu’il n’est pas, à beau-coup près, le seul ignorant en ce genre ; que cette belle langue, sicultivée par nos devanciers littéraires, a malheureusement peu defaveur aujourd’hui parmi nous. Dans les académies même qui ontpour objet l’érudition, et à la tête desquelles doit être placée celle desinscriptions et belles-lettres, il se trouve très-peu d’hommes quisachent parfaitement cette langue ; quelques uns l’ignorent absolu-ment, et la plupart n’en ont qu’une connaissance assez légère, maisn’en citent pas moins Homère et Sophocle, comme s’ils les savaientpar cœur.
La fureur du bel esprit a gagné, pouf ne pas dire infecté, tous lesétats de la république littéraire, et fait mépriser tout autre genre deprétention. INous appelons nos savans aïeux, despêdans instruits; ilsnous appelleraient tout au plus de jolis écoliers.
Cette langue grecque, si peu accueillie de nos jours, et devenuepour nos littérateurs un objet d’indifférence, éprouvait, dans le sei-zième siècle où elle était fort cultivée, une autre espèce de malheur, lahaine et presque la rage de ceux qui l’ignoraient. Il suffisait de la cul-tiver, pour être accusé, ou tout au moins soupçonné d’hérésie. Unsavant de ce temps-là assure avoir entendu dire en chaire à un moineorateur très-éloquent, et surtout d’une science profonde: «On a» trouvé une nouvelle langue qu’on appelle grecque; il faut s’en ga-» rantir avec soin; cette langue enfante toutes les hérésies : je vois» entre les mains d’une foule de gens un livre écrit en cette langue,ai qu’on appelle le Nouveau Testament ; c’est un livre plein de» ronces et de vipères, a Le même moine ne faisait pas plus de grâceà l’hébreu, et soutenait que tous ceux qui l’apprenaient devenaientjuifs.
(2) Dans les jugemens qu’une superstition aveugle, ou une philoso-phie dénuée de goût, ont si souvent prononcés pour ou contre lesanciens, il entre presque toujours une dose plus ou moins légèred’amour-propre. Les fanatiques de l’antiquité croient s’élever au-dessus des vivans, en les mettant au-dessousdes morts ; et ses détracteurspréfèrent leur siècle aux siècles passés, parce qu’ils se donnent une partsecrète dans cette préférence. Marivaux, par un principe d’amour-pro-pre différent,carl’amour-propre est toujours ici le premier moteur, nereconnaissait en aucun genre, en aucune nation, en aucun siècle, ni maî-tre, ni modèle, ni héros, et disait quelquefois en plaisantant sur ce sujet :
Je ne sers ni Baal, ni le Dieu d'Israël.
Plus hardi même que ses amis, Fontcnclle et La Motte, dans leursassertions mal-sonnantes contre les anciens, jeune et dans l’âge heu-reux qui méconnaît la crainte, il 11e parlait d’Homère qu’avec unmépris bien fait pour révolter les justes admirateurs de ce grand poêle.