DE MARIVAUX. 609
si sages de La Fontaine, que nous avons déjà trouvé l’occasion d’ap-pliquer à des jugemens semblables :
Rien n’est si dangereux qu’un imprudent ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Marivaux, peu louangeur de son naturel, le devint encore moinsdans la suite, quand il eut vu le peu de fortune de ses éloges. Ilcroyait n’avoir guère besoin d’être corrigé sur cet article, et cepen-dant il le fui.
(9) Dans le cours d’environ trente ans, Marivaux donna, sur lascène française et sur la scène italienne, environ trente pièces, qu’ilpartagea à peu près également entre les deux théâtres; il semblequ’il ait craint de faire de la jalousie. S’il voulut mettre dans le par-tage cette sorte de délicatesse, elle eut pour lui quelque désavantage ;car il fut, comme nous l’avons dit, plus heureux chez les Italiensque chez les Français, par les raisons sans doute que nous en avonsdonnées. C’est une chose assez singulière, que l’indulgence du publicà tous les autres théâtres, et sa sévérité à celui de la Comédie fran-çaise. Dans ce dernier, il regarde les auteurs comme des hommesqui ont affiché leurs prétentions aux talens et à l’esprit, et, d’aprèsces prétentions, il les jugea la rigueur. Partout ailleurs, il voit àpeine dans les pièces qu’on lui donne un objet de critique, et iltient à la fois compte aux auteurs de leurs tentatives pour lui plaireet du peu de confiance qu’ils ont eu dans leurs propres forces, encherchant à lui plaire sans prétention à ses éloges. Il est vrai quecertains spectateurs ne sont pas aussi indulgens que la multitude.Un de»ces derniers, qui voyait au Théâtre italien une pièce fort ap-plaudie, et qui la trouvait mauvaise, le disait franchement à ses voi-sins : Mais cela est assez bon pour le Théâtre italien, lui dit un spec-tateur moins difficile que lui. A la bonne heure, répondit-il, mais celan'est pas assez bon pour moi.
Nous permettrait-on de hasarder à ce sujet une réflexion que lezèle du bien public nous inspire? On se plaint depuis long-temps,et avec raison, que les farces journellement représentées sur lesthéâtres des boulevards, et sur ceux de la Foire, ne sont bonnes ,pour la plupart, qu’à corrompre le goût et les mœurs. On soutientd’un autre côté, et ce me semble encore avec raison, que trop dofaveur accordée au genre de pièces connues sous le nom de drames,et qui ont pour objet des actions intéressantes et morales tirées de lavie commune , pourrait nuire sur le théâtre français à la tragédie et àla comédie proprement dites , deux genres d’ouvrages bien supérieursaux drames par les beautés dont ils sont susceptibles, et par le talentqu’ils supposent. Pourquoi, en réservant à la Comédie française cesdernières pièces, ne permettrait-on pas de représenter les drames surles théâtres subalternes? le peuple y trouverait ait moitis des leçonsd’honnêteté et de vertu ; il y apprendrait à compatir au malheur deses semblables ; il y verrait dans des tableaux frappans les funesteseffets du vice; et ce spectacle jugé si pernicieux deviendrait alorsutile, très-digne même d’être encouragé.
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