612 NOTES SUR L’ÉLOGE
s’approchent sans se confondre; Sainte-Foix décrit toujours la mêmeligue dans le sien.
(i3) On aurait pu dire de Marivaux dans la société comme dans sesécrits, ce que ditFrancaleu dans la Métromanie, en parlant d’un poètedont il fait l’éloge : C’est que cela jamais n a rien dit comme un autre.Et cet éloge ne lui aurait pas déplu. Cependant, malgré l’affectationqu’on lui a si justement reprochée, personne ne croyait être plussimple, et ne s’en piquait davantage, par la raison qu’il faisait aussipeu d’efforts pour être affecté, que les autres en font pour être simples.
« On croit, disait-il, que dans mes pièces je dis toujours la même» chose : j’avoue cette ressemblance de style dans mes ouvrages ; mais» c’est le ton de la conversation en général que j’ai tâché de prendre. «Bien convaincu de la solidité de cette défense, il a cherché, de lameilleure foi du monde, la cause secrète, et selon lui très-singulière,qui a pu faire sur ce sujet illusion à ses juges, et lui attirer le re-proche d’affectation. Il lui était en effet si difficile de parler unelangue différente de celle dont on l’accuse, que cette langue est cellede tous ses acteurs, de quelque état qu’ils soient, et quelque situationqu’ils éprouvent : c’est surtout dans les conditions les plus basses,dans les valets et les paysans, que ce style paraît le plus étrange auspectateur. Marivaux voulant d’un côté ne faire dire à ces personnagesdu peuple que des choses assorties à leur état, et ne pouvant de l’autrese résoudre à les faireparler naturellement comme les valets et les pay-sans de Molière, et de toutes les bonnes comédies, met dans leurbouche un jargon tout à la fois bas et précieux; alliage rare, et quepeut-être lui seul pouvait tenter sur la scène sans s’exposer à une dis-grâce trop humiliante. Il résulte de ce bizarre amalgame, un effetsingulier au théâtre, et d’autant plus singulier qu’il est bien diffé-rent à la lecture. Le spectateur rit souvent d’assez bonne foi dans cesscènes si étranges de valets et de paysans, parce que d’un côté il y atoujours dans ce qu’ils disent le genre d’esprit et de finesse dont cespersonnages sont susceptibles; et que de l’autre, le langage singulierdont ils se servent, aidant le spectateur à mieux sentir cette linesse,ne lui laisse pas le temps de s’apercevoir qu’ils ne parlent ni en pay-sans , ni en valets ; mais à la lecture, on ne voit plus que le défaut denaturel et de vérité de ce langage; et si le spectateur rit un momentaux choses qu’ils disent, le lecteur,.il faut l’avouer, rit un peu pluslong-temps de ce que l’auteur leur fait dire.
Néanmoins à travers ce jai'gon si entortillé, si précieux, si éloignéde la nature, Marivaux a su conserver un mérite dont on doit luisavoir d’autant plus de gré, qu’on le croirait incompatible avec unpareil langage , et qu’il est même peu commun dans nos auteurs dra-matiques, quoiqu’ils parlent une langue plus naturelle que lui. Cemérite est la vérité du dialogue. Qu’on passe un moment à ses acteursce jargon bizarre, comme s’ils ne pouvaient en avoir un autre, onVerra qu’ilssc disentetse répondent toujours ce qu’ils doivent se dire etse répondre dans la situation où ils se trouvent; il est vrai que cedialogue, malgré sa justesse, deviendrait à la (in très-fatigant, au