DE MARIVAUX. 617
rement à l’Académie le choix qu’elle venait de faire. Si Pline etLucaineussent vécu du temps de Cicéron et de Virgile , et qu’il y eût eu dansRome une académie, croit-on qu’il eût été juste d’y refuser à Lucainet à Pline une place au-dessous de l’orateur et du poëte latin ? Le Kor-romini, qui a gâté, du moins pour un temps, l’architecture moderne,mais qui l’a gâtée avec esprit et même avec talent, aurait-il pu êtreexclus, sans injustice, d’une académie d’architecture? Marivaux est,si l’on veut, le Borromini de la littérature moderne ; mais ce Borro-mini est encore préférable à tant d’écrivains médiocres, qui croientavoir un style sage, parce qu’ils ont un style commun. Il est vrai queles singes de Marivaux seraient encore au-dessous de cette populaced’écrivains médiocres. Si Horace a donné le nom le plus méprisant auxsimples imitateurs, en les appelant un bétail esclave, quelle placeaurait-il assignée dans la littérature aux détestables copistes d’un mau-vais genre?
( 23 ) La réception de Marivaux à l’Académie Française a été le seulévénement un peu remarquable de sa vie. Non-seulement il fut ora-geux pour lui avani. sa réception, il le fut encore le jour de sa récep-tion même. L’archevêque de Sens, Languet de Gergy, chargé de lerecevoir, et obligé, par la place qu’il occupait,de louerses ouvrages,qu’il ne voulait pas paraître avoir lus, tempéra un peu fortement seslouanges par quelques critiques, qu’il assaisonna, il est vrai, de tousles dehors de la politesse, mais sur lesquelles il aurait pu glisser d’unemain plus adroite et plus légère. Le récipiendaire s’en trouva blessé,et fut sur le point, nous le savons de lui-même , de demander publi-quement justice à l’Académie et à l’assemblée, d’une leçon qui pou-vait être juste, mais qui, par la circonstance et par la forme, n’étaitpas en ce moment fort à sa place. Il eût peut-être trouvé de l’appuidans l’auditoire, déjà blessé, comme lui, de l’espèce de réprimandequ’on lui faisait essuyer, et prévenu d’ailleurs peu favorablement pourle prélat directeur, qui, par ses écrits multipliés sur nos querellesthéologiques, s’était fait des amis peu zélés et des ennemis impla-cables. Mais Marivaux prit un parti plus sage,celuide garder le silencesur un discours qui devait bientôt tomber dans l'oubli, et de ne paslui donner, par ses plaintes, une célébrité à laquelle il neprétendaitpas.
(24) Fontenelle reconnaissait lui-même toute la différence qui étaitentre Marivaux et lui. « Il a, disait-il, un genre d’esprit qui lui appar-tient uniquement, et dont seulement il abuse quelquefois. » Voilà ,disait encore le philosophe, du bon Marivaux , lorsqu’il approuvaitquelques traits de ses ouvrages ; et nous ajouterons qu’il approuvaitsouvent, car il était plus favorable en littérature à l’originalité de1 écrivain qu’à la sévérité du bon goût.
Si Marivaux a sur Fontenelle l’avantage d’avoir quelquefois peint lesentiment avec la plus touchante vérité, il 11’en a pas parlé de même jrien nest peut-être plus extraordinaire dans scs ouvrages, et c’estbeaucoup dire, que la définition qu’il en a donnée. C'est , selon lui,