Band 
Tome troisième.
Seite
652
JPEG-Download
 

65?. ÉLOGE

prudence de vouloir les appuyer par des exemples, qu’il ne seborna pas à preudre dans les ouvrages des morts, mais qu’il allachercher dans les poètes vivans les plus redoutables. 11 eût courupeu de risque, s’il se fût contenté d’apprécier à sa manière lespoésies de J. B. Rousseau, dont les mânes ne pouvaient sevenger. « En lisant, dit-il, ce poète qui versifie si bien , mais» qui pense et qui sent si peu, je n’ai point de regret que ce» soient là des vers ; car que serait-ce si ce n’en était pas? au» lieu qu’en lisant La Motte, qui pense beaucoup et versifie» mal, j’ai regret que ce soient là des vers , parce que l’auteur» écrivant en prose aurait non-seulement mieux écrit, mais>> encore plus pensé. >> Il eût fait sagement d’en rester là ; maisil lui échappa de dire, dans le troisième volume de ses Essais,qu’il ne pouvait lire de suite et sans dégoût la Henriade, le seulpoème épique que la France puisse opposer à ceux dont les autresnations se glorifient. Il osa même appliquer à cet immortel ou-vrage le vers de Despréaux sur la Pucelle de Chapelain :

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant;espèce de satire d’autant plus imprudente, qu’elle était sansmalignité comme sans justice. A la vérité, il rejetait la faute deson dégoût, non sur l’auteur de ce poème , mais uniquement surla poésie , et principalement sur la versification française, qui,ayant le malheur, disait-il, d’être monotone par sa nature, etpar conséquent ennuyeuse, n’avait pu même cacher ce défautdans un ouvrage ou elle était d’ailleurs aussi parfaite qu’ellepouvait l’être.’ Cette explication ne put servir de passe-port àl’aveu naïf que l’abbé Trublet avait osé faire de l 'ennui qu’iléprouvait en lisant le Virgile français ; et la distinction, oumétaphysique, ou réelle, qu’il croyait avoir si prudemment ar-ticulée entre la poésie et le poème de la Henriade, ne satisfit pasl’auteur sensible de cet immortel ouvrage. Il se vengea par unepièce de vers, malheureusement charmante, intitulée le PauvreDiable, et où l’auteur des Essais fut cruellement caractérisé parce trait plus gai que juste, mais que tout le monde a retenu :

Il compilait, compilait, compilait.

Soit timidité, soit modération , soit politique, l’abbé Trubletne repoussa pas avec aigreur, comme ont fait tant d’écrivainsqui ne s’en sont pas mieux trouvés, le coup que venait de luiporter une main si redoutable ; il 6e contenta de dire modeste-ment, mais avec une sorte de courage, que s’il avait eu tort ausuffit de la Henriade , il avait le nouveau tort de persister. Néan-moins il prit en même temps ses précautions pour que cettepetite récidive ne lui fût pas aussi nuisible que sa première faute.