%} ÉLOGE
Le général Keith, aussi attaché à son digne frère qu’il eaétait aimé, désirait depuis long-temps de vivre avec lui, maisn’avait pu le résoudre à venir habiter le rigoureux climat de laRussie. Ce général quitta enfin le service de cette puissance pourcelui du roi de Prusse ; et milor’d Maréchal n’eut plus la forcede résister aux instantes prières qu’il lui faisait de venir habiterBerlin. Mon frère, disait-il, s’est éloigné de ses glaces pourm’attirer vers lui; il est juste que je m’éloigne aussi de mon so-leil pour l’aller trouver. A peine établi dans ce nouveau séjour ,il fut connu , et, ce qui en était la suite , estimé et chéri d’unmonarque, juste appréciateur des hommes. Ce prince , quelquebesoin qu’il eût pour lui-même d’une aussi aimable société quel’était celle de milord Maréchal, eut le courage de s’en'priverpour ne pas laisser ses talens inutiles , et le nomma son envoyé àla cour de France (8). Le roi de Prusse, qui croyait la probitébonne à tout, même aux négociations, où tant d’autres roismoins éclairés que lui l’ont jugée au moins inutile, donnait àson sage ministre un éloge qui les honorait également tous deux.J’ai tant éprouvé, disait ce monarque, la perfidie, Vingratitudeet la méchanceté des hommes, que je serais peut-être excusablede ne plus croire à la vertu : le bon milord, c’est ainsi qu’il l’ap-pelait toujours , m’a forcé d’y croire encore; ce sentiment meconsole, et je lui en ai l’obligation.
Milord Maréchal resta quelques années en France, dont il ai-mait plus le séjour que le métier qu’il y faisait. Ilfaut, disait-il,pour ce métier-là, une finesse que je n’ai pas, et que je ne mesoucie pas d’avoir. Elle lui aurait été d’autant plus nécessairedans la position- où il se trouvait, que la cour de France négo-ciait alors secrètement avec celle de Vienne ce traité d’alliancequi a changé, du moins pour quelques années, le système poli-tique de l’Allemagne; qui aurait également étonné François 1 eret Charles-Quint, et dont Te fruit fut une guerre longue etcruelle, inutile à l’Autriche, funeste à la France , profitable auxseuls Anglais, et glorieuse au seul roi de Prusse , qui, après l’a-voir soutenue pendant sept ans contre la moitié de l’Europe , l’aterminée sans perdre un village.
Ce prince, obligé de combattre en même temps l’Autriche ,la Russie, la France , la Suède et l’Empire, désirait, malgré sesvictoires , une paix aussi nécessaire à ses ennemis qu’à lui, etcherchait pour y parvenir tous les moyens qui pouvaient s’ac-corder avec les intérêts de sa gloire et de ses peuples. Comme ilcroyait plus aux talens de milord Maréchal que lui-même, ill’envoya en Espagne, durant le cours de cette guerre , pour unenégociation dont l’objet principal était de procurer à l’Europe