ÉLOGE
sa bieniaisancc par une extension forcée, on lui en eût plus d’o-bligation. Si la présence d'un bienfaiteur, disait-il, est quelque-fois importune, je jiois que celle d’un créancier l’est encore da-vantage; et sans exiger ni même espérer la reconnaissance, ilvoulait au moins que ceux qu’il obligeait avec tant de plaisir, luipardonnassent ce qu’il faisait pour eux.
En prodiguant ses secours à ceux qui en étaient vraiment di-gne* , il y joignait le discernement assez rare qui évite avec l’at-tention la plus scrupuleuse de nourrir et de favoriser par unepiété aveugle le-vice ou la fainéantise. Il craignait, disait-il ,de ressembler à un philosophe de ses amis, dont la bonté facilese plaignait d’avoir presque toujours été trompée, avec les in-tentions les plus pures. Ce philosophe , mécontent de l’espècehumaine, avait avoué plus d’.uue fois au sage milord, qu’il regar-dait comme un des plus grands malheurs de la vieillesse, le re-froidissement qu’elle peut apporter à la bienséance, en nous ap-prenant combien d’hommes en sont indignes ; il gémissait d’avoirsi mal placé sa compassion et ses secours, et se proposait, disait-il , d employer ses derniers momens à demander pardon à Dieudu bien qu’il avait cru faire pendant sayie.
Plus milord Maréchal était attentif et juste dans la distributionde ses aumônes, plus il mettait de soin et' presque de tendressedans celles qu’il savait être bien méritées. Durant plus de dixans il a recueilli et nourri dans sa maison une pauvre femmedont la misère et la vertu l’avaient sensiblement touché. Plusieursfois par jour il demandait : Ma vieille se porte-t-elle bien ? est-elle contente ? ne la laisse-t-on manquer de rien ?
Il était non-seulement charitable , mais généreux; deux qua-lités qui ne se trouvent pas toujours ensemble, surtout dans lesâmes plus compatissantes que nobles, qui n’exercent la charitéque comme un devoir , et pour qui la libéralité n’est pas unevertu, parce qu’elle n’est pas un précepte. Milord Maréchal avaitbesoin tout à la fois de faire l’aumône aux malheureux, et desprésens à ses amis ; et presque jamais ils ne sortirent de chez luiles mains vides. Plusieurs armoires (qu’on nous permette ce détailqui est la peinture de son cœur) étaient remplies de ce qu’ilvoulait donner ; tout y était rangé avec le plus grand ordre , etdans une abondance dont il plaisantait lui-même d’autant plusvolontiers, qu’elle n’était pas pour lui. Je serais bien curieux,disait-il, d’être présent à mon inventaire , et témoin de la sur-prise de mes héritiers , quand ils verront tant de choses inutilesau possesseur, et qu’ils ignoreront l’usage auquel je les avaisdestinées.
Ses domestiques étaient ses enlans, et le regardaient comme