DE MILORD MARÉCHAL. 7 i5
Le bon étranger revint le trouver deux ans après , les larmes auxyeux , disant que sa charité lui avait porté bonheur , et procuré lemoyen d’acheter d’autres marchandises qui l’avaient mis à son aise ;il pria son bienfaiteur de recevoir, comme une marque signalée desa reconnaissance , un présent à peu près semblable à la rave qu’unpaysan avait donnée à Louis XI. Milord Maréchal le remercia de spnsouvenir et de son présent, et invita ses amis à dîner , pour leur fairepartager, disait-il, un des plus beaux dons qu’il eût reçus, et un deceux dont il perdrait le moins la mémoire.
(i 3 ) Tous ceux dont le maréchal Keith a été connu en parlent non-seulement comme d’un des plus braves et des plus habiles officiersque le roi de Prusse eût à son service , mais comme d’un militaireaimable par les agrémens de son esprit et de son commerce , et sur-tout comme d’un héros philosophe. C’est à ce dernier titre que le roide Prusse lui adressa l’épître intéressante et curieuse qu’on peut liredans les œuvres de ce prince. C’était lui qui, voyant dans la guerrede i j 56 les cruautés et les dévastations exercées par des hommes quiportent le nom de chrétiens , disait au roi de Prusse : Il faut avouer ,Sire , que ces chrétiens sont une grande canaille . Il périt le 14 oc-tobre 1758, à cette fameuse surprise de Hotkircken, si malheureusepour Frédéric, et dont les suites furent en même temps si honorablespour lui, puisque ce prince , surpris deux heures avant le jour,forcé d’abandonner son camp , ses tentes , son artillerie , ses mu-nitions , réduit entin à une armée qui n’avait plus pour défense quedes baïonnettes, en imposa aux ennemis par la contenance la plusfière , à une demi-lieue du champ de bataille , et les empêcha de pro-fiter de leur victoire. On ne sera peut-être pas, fâché de lire ce quemilord Maréchal écrivait à un ami pour justifier ce grand prince decette désastreuse aventure. Dans cette dernière affaire , où une ailede son armée a été surprise , je ne puis douter que la faute ne soitvenue de celui qui commandait à cette aile , et non pas du roi , quipar ses lettres me faisait voir qu il n’était nullement dans une sécuritéqui pût donner occasion à une surprise. Il m écrit du 4 octobre : Jusqu’àce que la neige tombe , j’ai à danser sur la corde. Voilà comme ilregarde le métier de général d’armée. Il ajoute : Vous parlez , moncher milord, bien à votre aise ; vous ne savez pas toutes les peines ,tous les soins que je suis forcé de prendre pour conduire une ma-chines si compliquée , et pu le moindre accident peut tout faire man-quer. Il me faisait entendre quil aurait donné la moitié de sa gloirepour un peu de repos.
Qu’on nous permette ici, non pour l’apologie, mais pour la gloirede Frédéric , d’entrer dans quelques détails sur la cause et sur lessuites du revers qu’il éprouva dans cette circonstance. Il savait très-bien que ce camp d’IIotkircken , oh il se trouvait par nécessité, n’é-tait pas tenable ; il comptait le quitter dès le i 3 , veille de la bataille :mais il fut forcé d’y rester un jour de plus, pour attendre le pain né-cessaire à son armée , et qui, malgré ses ordres , tarda vingt-quatreheures entières. Il avait pris toutes les mesures que la situation per-