DE MILORD MARÉCHAL. 719
mérite d’être victorieux ; aussi Frédéric le fut-il au-delà même de sesespérances.
(18) Milord Maréchal aimait principalement dans les ouvrages deVoltaire ce ton de plaisanterie line et noble auquel il apprécie toutesles sottises humaines. En général il lisait avec plaisir , surtout dans savieillesse, c’est-à-dire dans l’âge où l’on ne cherche plus qu’à s’amuser,les ouvrages où cet illustre écrivain avait mis un peu de malice. Sestragédies étaient celles de toutes ses productions qu’il aimait le moins;non qu’il les crût inférieures à ses autres éérits, ou même aux pièces deCorneille et de Racine, qu’il ne lisait pas davantage : mais ce genred’ouvrage avait peu d’attraits pour lui, parce qu’il le trouvait , disait-il,trop éloigné de la nature. On excusera sans doute sa manière de pensersur ce sujet, quand on se souviendra que des écrivains célèbres, Fonte-nelle, La Motte et plusieurs autres, avaient hautement soutenu l’hé-résie littéraire que milord Maréchal se contentait d’énoncer modeste-ment et sans bruit. Osons encore avouer, car enfin nous ne prétendonspas le donner comme un modèle de goût, qu’en général il aimait peules vers, en quelque langue que ce fût, et qu’il en lisait rarement ;mais il s’en souvenait avec plaisir quand il les avait trouvés dignesd’être retenus, et souvent même il en faisait les applications les plusheureuses.
(19) Peu d’années avant sa mort, milord Maréchal avait encorerelu tous les bons auteurs latins. Quand il lisait un ouvrage écrit dansune langue qui ne lui était pas très-familière, il avait toujours le dic-tionnaire sous sa main, pour lever les moindres doutes sur la signifi-cation des mots ; car personne ne se contentait moins d’entendre àdemi. Parla même raison, il ne lisait jamais de gazette sans consulter lacarte, surtout lorsqu’il était question de quelque opération militaire.
La lecture assidue qu’il faisait des nouvelles publiques , lui fournis-sait presque toujours quelque anecdote sur les hommes célèbres qu’ilavait connus, et lui donnait quelquefois occasion de montrer, maissans affectation et sans étalage, son savoir peu commun dans l'histoireancienne et moderne.
Le temps qu’il ne donnait pas à la lecture, ou à la conversationavec ses amis, était destiné à visiter dans son jardin ses fruits et seslégumes. Il mettait tous ses soins à les avoir bons ; mais il ne voulaitrien de précoce. Ne forçons point la nature , disait il, elle sait mieuxque nous ce quil nous faut, et nous donnera chaque chose en son temps ;laissons-ta faire. Il n’avait pas plus de goût pour les enfans merveil-leux dont on avait hâté et surchargé l’éducation. On n’en fera que dessots, disait-il encore ; leur pauvre petite tête tourmentée et fatiguée parles marches forcées qu!on lui fait faire dès les premiers jours du voyage ,n’arrivera pas à moitié chemin. C’est ce que l’expérience a trop souventvérifié ; et milord Maréchal en citait plusieurs exemples.
(20) Nous donnerons encore ici quelques fragrnens de lettres demilord Maréchal, qu’on nous a communiquées, et qui ne déplairontpas à nos lecteurs. J’ai une négociation fort à cœur , écrivait-il à un