PORTRAIT
DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE,
ADRESSÉ A ELLE-MÊME EiV I77I.
Le temps et l’habitude, qui dénaturent tout , mademoiselle ,qui détruisent nos opinions et nos illusions , qui anéantissentou affaiblissent l’amour même , ne peuvent rien sur le sentimentque j’ai pour vous et que vous m’avez inspiré depuis dix-septans : ce sentiment se fortifie de plus en plus par la connaissanceque j’ai des qualités aimables et solides qui forment votre ca-ractère ; il me fait sentir en ce moment le plaisir de m’occuperde vous , en vous peignant telle que je vous vois-.
Yous ne voulez pas, dites-vous , que je me borne à faire lamoitié de votre portrait en ne composant qu’un panégyrique;vous y voudriez des ombres, apparemment pour relever la vé-rité du reste ; et vous m’ordonnez de vous entretenir de vos dé-fauts , même, en cas de besoin, de vos vices , si je vous enconnais quelques uns. De vices , j’avoue que je ne vous en saispoint, et j’en suis presque fâché, tant j’aurais envie de vousobéir. De défauts , je vous en connais quelques uns , et mêmed’assez déplaisans pour les gens qui vous aiment. Trouvez-vouscette déclaration assez grossière ! je souhaiterais même que vouseussiez d’autres défauts que ceux dont j’ai à vous faire le re-proche. Je voudrais en vous de ces défauts qui rendent aimable ,de ceux qui sont l’effet des passions ; car j’avoue que j’aime lesdéfauts de cette espèce : mais par malheur , ceux que j’ai à vousreprocher n’en sont pas , et prouvent peut-être ( je ne vous discela qu’à l’oreille ) qu’il n’y a guère de passion chez vous.
Je ne parlerai point de votre figure ; vous n’y attachez aucuneprétention , et d’ailleurs c’est un objet auquel un vieux et tristephilosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne seconnaît pas, auquel même il se pique de ne se pas connaître, soitpar ineptie , soit par vanité , comme il vous plaira. Je dirai ce-pendant de votre extérieur, ce qui me paraît frapper tout lemonde; que vous avez beaucoup de noblesse et de grâces danstout votre maintien , et, ce qui est bien préférable à une beautéfroide , beaucoup de physionomie et d’âme dans tous vos traits.Aussi pourrais-je vous nommer plus d’un de vos amis, qui au-raient eu pour vous plus que de l’amitié , si vous l’aviez voulu.3 . 46