DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. 7 33
aimé, qui avez cessé de sentir le prix de mon cœur, qui peut-être, hélas ! ne l’avez senti jamais, où pouviez-vous trouver uneâme plus faite pour la vôtre? Tout, jusqu’à notre sort commun,semblait fait pour nous réunir. Tous deux sans parens , sans fa-mille, ayant éprouvé, dès le moment de notre naissance, l’a-bandon , le malheur et l’injustice ; la nature semblait nous avoirmis au monde pour nous chercher, pour nous tenir l’un à l’autrelieu de tout ; pour nous servir d’appui mutuel, comme deux ro-seaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s’attachantl’un à l’autre. Pourquoi avez-vous cherché d’autres appuis? Bien-tôt , pour votre malheur , ces appuis vous ont manqué ; vousavez expiré en vous croyant seule au monde, lorsque vous n’a-viez qu’à étendre la main pour retrouver ce qui était si près devous, et que vous ne vouliez pas voir. Ah ! si votre vie eût étéprolongée, peut-être la nature , qui nous avait poussés l’un versl’autre , nous aurait rapprochés encore pour ne nous séparer ja-mais. Peut-être eussiez-vous senti, car votre âme, quoique tropardente, était honnête, combien je vous étais nécessaire , par lebesoin même que j’avais de vous. Peut-être eussiez-vous enfincessé de vous faire le reproche que vous vous faisiez quelquefoisdans des momens de calme et de justice, d’être aimée commevous l’étiez par moi, et de n’être point heureuse. Mais vousn’êtes plus ; me voilà seul dans l’univers ! il ne me reste que lafuneste consolation de ceux qui n’en ont point, cette mélancoliequi aime à s’abreuver de larmes, et à les répandre sans chercherpersonne qui les partage. Dans le triste état où je suis, une ma-ladie serait un bien pour moi ; elle adoucirait mes peines mo-rales en aggravant mes maux physiques , et peut-être me con-duirait-elle bientôt à la fin désirée des unes et des autres. Unpressentiment secret, qui pénètre et adoucit mon âme , m’aver-tit que celte fin n’est pas éloignée. Mais , hélas ! quand je fer-merai mes yeux pour la dernière fois, ils ne retrouveront plusles vôtres ; ils n’en verront pas même qui donnent des pleurs àmes derniers momens! Adieu , adieu , ma chère Julie, car cesyeux que je voudrais fermer pour toujours , se remplissent delarmes en traçant ces dernières lignes, et je ne vois plus le pa-pier sur lequel je vous écris.