SUR LA TOMBE
DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.
2 SEPTEMBRE I77K.
Je reviens encore à vous , et j’y reviens pour la dernière fois,et pour ne vous plus quitter, à ma chère et malheureuse Julie 1vous qui ne m’aimiez plus, il est vrai , quand vous avez été dé-livrée du fardeau de la vie ; mais vous qui m’avez aimé , par quidu moins j’ai cru l’être ; vous à qui je dois quelques instans dehonheur ou d’illusion ; vous enfin qui par les anciennes expres-sions de votre tendresse , dont la mémoire m’est si douce enèore ,méritez plus la reconnaissance de mon cœur que tout ce qui res-pire autour de moi ; car vous m’avez du moins aimé quelquesinstans , et personne ne m’aime ni ne m’aimera plus. Hélas !pourquoi faut-il que vous ne soyez plus que poussière et quecendre ! laissez-moi croire du moins que cette cendre, toutefroide qu’elle est, est moins insensible à mes larmes que tous lescœurs glacés qui m’environnent. Ah ! que ne pouvez-vous m’en-tendre encore , et voir, comme vous l’avez vu tant de fois , votresein baigné de mes pleurs ! Vous saviez si bien aimer, votrecœur en avait tant de besoin ! le mien partage ce besoin, hélas!plus vivement que jamais , avec tant de force et de tendresse ,que les accens de ma douleur pénétreraient votre âme et la ra-mèneraient à la mienne! Mais vous ne m’entendez plus , et toutce qui vit est encore plus sourd que vous à ma voix plaintive etmourante, Je pleure , je me consume , j’appelle en vain à moitout ce qui dans l’univers sait aimer : hélas ! personne ne merépond ; et mon âme , resserrée et comme anéantie au centred’un vide immense et affreux , voit s’éloigner d’elle tout ce quisent et qui respire. Il me semble que toutes les femmes à qui jepourrais ouvrir cette âme, offrir ce cœur et demander quelqueretour , me répondraient comme on fait aux mendians impor-tuns, ou me diraient tout au plus avec une pitié cruelle : T^onsvenez trop tard. Deux ou trois, il est vrai, ont donné des larmesà mon malheur, et par quelques momens d’intérêt que je leurai fait éprouver, intérêt à la vérité bien stérile pour moi , maistoujours doux pour un cœur oppressé, m’auraient fait croire uninstant qu’elles auraient pu me tenir lieu de vous, s’il était surla terre un être qui pût vous remplacer pour moi. Mais , hélas !