314 CORRESPONDANCE
avantage pour mon estomac, qui n’aura sûrement plus d’indi-gestions à'craindre. O Providence! Providence! il faut avouerque tout est arrange pour le mieux, et que vous savez parfaite-ment, comme S. Paul, tirer le plus grand bien du plus grandmal. Le roi Alphonse disait, à propos du fatras des cercles qu’a-vait imaginés l’astronomie ancienne , que s’il avait été au conseilde Dieu quand il fit le monde, il lui aurait donné de bons avis ;je suis tenté de croire quelquefois , dans des momens où ma dé-votion s’attiédit, que Dieu avait pour le moins autant besoin deconseils quand il fit le monde moral que quand il fit le mondephysique; mais' je rejette bientôt cette pensée , quand je songeà toutes les perfections du monde moral, au bonheur qui inondela surface de la terre, et à l’esprit de justice , de désintéressement,de vérité, qui règne sur l’espèce humaine. Il faut avouer, sire ,qu’un pareil séjour est délicieux pour un philosophe , et qu’ildoit être bien fâcheux d’en être expulsé, soit par la faim, soitpar une indigestion, soit par les vrais fidèles, russes ou rnaho-métans, qui sont si dignement occupés à s’égorger. Yotre ma-jesté espère qu’il se trouvera de bonnes âmes qui rétabliront lapaix entre eux. Mon premier mouvement est de le souhaiter ;mais il reste à savoir si, tout bien considéré, c’est procurer ungrand bien à la triste espèce humaine que de l’empêcher de sedétruire. C’est à votre majesté à voir ce qu’il y a de mieux ;mais pour cela il est nécessaire qu’elle songe d’abord à se con-server ; voilà ce qu’elle a de mieux à faire pour le bien de l’hu-manité et pour l’intérêt de la philosophie.
Yotre majesté voudrait que j’écrivisse à Yoltaire , à propos dephilosophie , pour l’engager à ne point s’acharner sur les morts,ni sur les vivans qui sont censés morts , et qui devraient l’êtrepour lui par le peu de mal qu’ils peuvent lui faire. Hélas, sire!il y a long-temps que j’ai pris la liberté de lui donner ce conseil,et votre majesté voit quel en est le fruit. Il faut gémir sur lesort de l’humanité , qui ne permet pas qu’un seul homme ait àla fois tous les talens et toutes les vertus , et qui devrait pourtantle permettre, ne fût-ce que pour dédommager la terre de portertant d’hommes qui n’ont ni talens, ni vertus. Cependant je feraiencore un nouvel effort d’après les représentations de votre ma-jesté; je représenterai aussi d’après elle à l’écrivain dont laFrance s’honore, qu’il est trop grand pour cette guerre de chi-cane avec des pandours ; qu’il est trop juste pour ne pas rendreau mérite réel et reconnu la justice qui lui est due; que le plusgrand homme a besoin d’indulgence , et s’en rend digne surtoutpar celle qu’il a pour les autres ; que non-seulement sa tranquil-lité , mais ses écrits même y gagneront, et que ces expressions