Band 
Tome cinquième.
Seite
432
JPEG-Download
 

432

CORRESPONDANCE

Paris, 1 5 septembre 1780.

iSire , l’intérêt que votre majesté veut bien prendre à ma tristesituation, physique et morale, me pénètre jusqu’au fond ducœur. Ses bontés pour moi, dont j’éprouve les effets depuis silong-temps, sont exprimées avec tant de sensibilité dans la der-nière lettre qu’elle m’a fait l’honneur de m’écrire , que je .n’aiplus, sire , qu’un regret et qu’une crainte, c’est de vous avoirentretenu trop long-temps de mes maux, au milieu des grandeset importantes affaires qui vous occupent. Une seule chose peutexcuser mon indiscrétion, c’est que les boutés de votre majestésont à présent ma seule consolation et ma seule ressource. Elleveut bien me proposer son exemple à suivre; elle m’exhorte àimiter sa gaieté et sa philosophie , malgré la vieillesse qui affai-blit ses organes , et les chagrins qu’elle éprouve sur le trône. Jesais , sire , qu’aucune classe de l’espèce humaine n’est exemptede souffrir; mais je sais aussi qu’il est des êtres privilégiés, telsque votre majesté, à qui la nature et la destinée 'offrent desdédommagemens refusés aux autres hommes. Je 11e suis, sire >qu’un pauvre géomètre littérateur, tant bon que mauvais, quisouffre à la fois, et de ses reins , et de son estomac, et du dépé-rissement de ses facultés corporelles et intellectuelles, et del’impossibilité où il se trouve de charmer ses ennuis par letravail. Je n’ai l’avantage d’être , pour ma consolation , ni leplus grand capitaine, ni le plus grand roi, ni le plus grandet le plus vrai philosophe de ce siècle, ni le protecteur de l’Al-lemagne , ni le réformateur de la justice, ni enfin l’exempledes souverains et des gens de lettres. Avec ces adoucissemens ,sire , on peut supporter la vie, qui pour un être tel que moi,est tantôt douloureuse, tantôt insipide, et jamais agréable.

Mais je m’aperçois , sire , et je m’en aperçois bien tard, queje n’ai presque fait encore que vous parler de moi, dont je nevous avais déjà parlé que trop dqns ma dernière lettre. J’endemande très-humblement pardon à votre majesté, et je passeà un objet qui l’intéresse davantage, et moi aussi , à ce grandhomme dont votre majesté a si éloquemment et si dignementhonoré la mémoire. Vous pensez, sire , que la forme de l’églisede Berlin ne se prêterait guère au monument que j’ai eu l’hon-neur de vous proposer. Perinette*-moi de vous faire observerque cette église est construite, dit-on , dans la manière du Pan-théon de Rome , autrement dit (par un heureux changement denom) Notre-Dame de la Rotonde; or Raphaël est enterré dans cetteéglise, et on lui a érigé un monument dont votre majesté pour-