ANARCHIE MORALE.
58 I
fait payer à beaux deniers son éloquence glorieuse,tandis que le capitaine illustre ou le soldat inconnudonnent leur vie sans savoir de quel prix les payerala patrie ! Et quand nous disons qu’ils donnent leurvie, est-ce de ce souffle passager que nous parlons,de cette existence que le plomb, le fer, le froid, lafaim, l’air des pontons, celui de la Sibérie peuventtrancher ? Non : c’est de cette vie de l’âme et ducœur, de cette vie de tous les jours que le militairelivre à son pays et que nous recommandons^ vosrespects, que nul dédommagement ne peut payer ;c’est enfin de sa liberté, de ses affections, de sesgoûts, de ses jouissances de mari et de père, del’honime entier qui se donne corps et biens à lapatrie, partant quand elle veut qu’on parte, res-tant quand elle veut qu’on reste, courant au boutdu monde quand elle veut qu’on y coure, mou-rant quand elle veut qu’on meure !
Vous , si la pierre vous tue , comme vousdites, ce sera plein de jours, au milieu de vosneveux qui vous environnent, et que vous laissezopulents. Le militaire, c’est seul, derrière unehaie, jeune et pauvre, pensant à sa femme quirestera sans pain, et à son fils qui restera sans ave-nir, qu’il entend Kléber lui dire : Commandant,vous vous ferez tuer là! et il s’y fait tuer.
Ah! jurisconsulte illustre, ne comparez pas uneexistence tissue de sacrifices à l’indépendance devos travaux, de vos succès, de votre fortune!