110
P O L Y E U GTE, AC
NÉAllQUE.
Fuyez.
POLYEUCTE.
Je ne puis.
NÉAllQUE.
Il le faut;
Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,
Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.
SCÈNE II.
POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE,STRATONICE.
POLYEUCTE.
Fuyons, puisqu’il le faut. Adieu, Pauline, adieu.Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
PAULINE.
Quel sujet si pressant à sortir vous convie?
Y va-t-il de l’honneur? y va-t-il de la vie?
POLYEUCTE.
Il y va de bien plus.
PAULINE.
Quel est donc ce secret?
POLYEUCTE.
Vous le saurez un jour : je vous quitte à regret ;Mais enfin il le faut.
PAULINE.
Vous m'aimez?
POLYEUCTE.
Je vous aime,
Le ciel m’en soit témoin, cent fois plus que moi-Mais... [meme;
PAULINE.
Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!Vous avez des secrets que je ne puis savoir!
Quelle preuve d’amour ! Au nom de l’hyménée,Donnez à mes soupirs cette seule journée.
POLYEUCTE.
Un songe vous fait peur?
PAULINE.
Ses présages sont vains,
Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains.POLYEUCTE.
Ne craignez rien de mal pour une heure d’absence.Adieu : vos pleurs sur moi prennent trop de puissan-Je sens déjà mon cœur prêt à se révolter, [ce ;Et ce n’est qu’en fuyant que j’y puis résister.
SCÈNE III.
PAULIN E, STRATON ICE.
PAULINE.
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite
TE I, SCÈNE III.
Au-devant de la mort que les dieux m’ont prédite ;Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
Qui peut-êtretelivreauxmainsdesassassins. [mes :
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous soni-Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes ;Voilà ce qui nous reste, et l’ordinaire effet [fait-De l’amour qu’011 nous offre, et des vœux qu’on nousTant qu’ils 11e sont qu’amants nous sommes souve-raines,
Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines;Mais après l’hyménée ils sont rois à leur tour.
STRATONICE.
Polyeucte pour vous ne manque point d’amour;S’il 11e vous traite ici d’entière confidence,
S’il part malgré vos pleurs,c’est un trait de prudence;
Sans vous eu affliger, présumez avec moiQu’il est plus à propos qu’il vous cèle pourquoi ;Assurez-vous sur lui qu’il en a juste cause.
Il est hon qu’un mari nous cache quelque chose,Qu’il soit quelquefois libre, et ne s’abaisse pasA nous rendre toujours compte de tous ses pas : [ses ;On n’a tous deux qu’un cœur qui sent mêmes traver-Niais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,
Et la loi de l’hymen qui vous tient assemblésN’ordonne pas qu’il tremble alors que vous tremble^Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine ;Il est Arménien, et vous êtes Romaine,
Et vous pouvez savoir que nos deux nationsN’ont pas sur ce sujet mêmes impressions.
Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
Il ne nous laisse espoir, ni crainte ni scrupule;Mais il passe dans Rome avec, autoritéPour fidèle miroir de la fatalité.
PAULINE.
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,Je crois que ta frayeur égalerait la mienne,
Si de telles horreurs t’avaient frappé l’esprit,
Si je t’en avais fait seulement le récit.
STRATONICE.
A raconter ses maux souvent 011 les soulage.
PAULINE.
Écoute : mais il faut te dire davantage,
Et que, pour mieux comprendre un si triste discourtTu saches ma faiblesse et mes autres amours :Une femme d’honneur peut avouer sans honteCes surprises des sens que la raison surmonte;
Ce n’est qu’en ces assauts qu’éclate la vertu,
Et l’on doute d’un cœur qui n’a point combatW^Dans Rome, où je naquis, ce malheureux vis#*D’un chevalier romain captiva le courage ;
11 s’appelait Sévère : excuse les soupirsQu’arrache encore un nom trop cher à mes désirs-
STRATONICE.
Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vieSauva des ennemis votre empereur Décie,
Qui leur tira mourant la victoire des mains,