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Oeuvres de P. et TH. Corneille / précédées de la vie de P. Corneille par Fontenelle et des discours sur la poésie dramatique
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178 LE MENTEUR. ACTE IV. SCENE IX.

SABINE.

Le maître et le valet m’ont dit la même chose,

Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

LUCRECE, après avoir lu.

Dorante avec chaleur fait le passionné;

Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,

Et je ne suis pas fdle à croire ses paroles.

SABINE.

Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.

LUCRÈCE.

Il t’a donc fait présent?

SABINE.

Voyez.

LUCRÈCE.

Et tu l’as pris?

SABINE.

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;

Et je remets, madame, au jugement de tousSi qui donne à vos gens est sans amour pour vous,Et si ce traitement marque une âme commune.

LUCRÈCE.

Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;

Mais, comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.SABINE.

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?

LUCRÈCE.

Dis-lui que, sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.

SABINE.

O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous?

LUCRÈCE.

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux;Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;

Et l’avertis surtout des heures et des lieuxOù par rencontre il peut se montrer à mes yeux.Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.

SABINE.

Ah! si vous connaissiez les peines qu’il endure,Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

LUCRÈCE.

Pour apaiser les maux que cause cette plainte,Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte;

Et sache entre les deux toujours le modérer,

Sans m’engager à lui, ni le désespérer.

SCÈNE IX.

CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.

CLARICE.

Il t’en veut tout de bon, et m’en voilà défaite;Mais je souffre aisément la perte que j’ai faite;

Alcippe la répare, et son père est ici.

LUCRÈCE.

Te voilà donc bientôt quitte d’un grand souci?

CLARICE.

M’en voilà bientôt quitte; et toi, te voilà prêteA t’enrichir bientôt d’une étrange conquête.

Tu sais ce qu’il m’a dit.

SABINE.

S’il vous mentait alors,

A présent il dit vrai ; j’en réponds corps pour corps-

CLARICE.

Peut-être qu’il le dit; mais c’est un grand peut-être.

LUCRÈCE,

Dorante est un grand fourbe, et nous l’a fait cou-Mais s’il continuait encore à m’en conter, [naître ;Peut-être avec le temps il me ferait douter.

CLARICE.

Si tu l’aimes, du moins, étant bien avertie,Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie-LUCRÈCE.

C’en est trop ; et tu dois seulement présumerQue je penche à le croire, et non pas à l'aimer.

CLARICE.

De le croire à l’aimer la distance est petite :

Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ;

Ces deux points en amour se suivent de si près,Que qui se croit aimée aime bientôt après.

LUCRÈCE.

La curiosité souvent dans quelques âmesProduit le même effet que produiraientdesflamme s ’CLARICE.

Je suis prête à te croire afin de t’obliger.

SABINE. .

Vous me feriez ici toutes deux enrager.

Voyez, qu’il est besoin de tout ce badinage!

Faites moins la sucrée, et changez de langage»

Ou vous n’en casserez, ma foi, que d’une dent-

LUCRÈCE.

Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries,Qu’il te conta d’abord tant de galanteries,

11 fut, ou je me trompe, assez bien écouté.Était-ce amour alors, ou curiosité ?

CLARICE.

Curiosité pure, avec dessein de rire

De tous les compliments qu’il aurait pu me dite-

LUCRÈCE.

Je fais de ce billet même chose à mon tour;

Je l’ai pris, je l’ai lu, mais le tout sans amour •

Curiosité pure, avec dessein de rire

De tous les compliments qu’il aurait pu i»’ ecr

CLARICE.

Ce sont deux que île lire, et d’avoir écoute :

I.’un est grande faveur; l’autre, civilité ;

Mais trouves-y ton compte, et j’en serai ravie»

En l’état où je suis j’en parle sans envie.