LE MENTEUR, ACTE V, SCÈNE Y. 181
Je n’osai pas encor vous découvrir la flammeQue venaient ses beautés d’allumer dans mon âme;Lt j’avais ignoré, monsieur, jusqu’à ce jourQue l’adresse d’esprit fut un crime en amour.Mais, si je vous osais demander quelque grâce,
-à présent que je sais et son bien et sa race,
Je vous conjurerais, par les nœuds les plus douxRont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,Le seconder mes vœux auprès de cette belle;Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.
GÉRONTE.
J u me fourbes encor.
DORANTE.
Si vous ne m’en croyez,Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ;
Il sait tout mon secret.
GÉRONTE.
Tu ne meurs pas de honteQu’il faille que de lui je fasse plus de compte,l'J que ton père même, en doute de ta foi,
Uonne plus de croyance à ton valet qu’à toi '.
Ecoute : je suis bon, et, malgré ma colère,
Je veux encore un coup montrer un cœur de père;Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
Je connais ta Lucrèce, et la vais demander;
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...
DORANTE.
four vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
GÉRONTE.
demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce"lo fais la moindre fourbe, ou la moindre finesse,l o peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais ;Autrement souviens-toi du serment que je fais :
'I e jure les rayons du jour qui nous éclaireQue tu ne mourras point que de la main d’un père,l’J que ton sang indigne à mes pieds répanduMènera prompte justice à mon honneur perdu.
Je
SCÈNE IY.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
crains peu les effets d'une telle menace.cliton .
V(| us vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ;Ml cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,
/c'ait en galant homme allerjusques 5 trois:Unîtes tierces, dit-on, sont bonnes, ou mauvaises.
DORANTE.
]y °u> ne raille point, que tu ne me déplaises :
Ul1 trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.
j., CLITON.
est 'ce point du remords d’avoir dit vérité?
Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse;Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,
Et vous vois si fertile en semblables détours,
Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.
DORANTE.
Je l’aime; et sur ce point ta défiance est vaine;Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
Si son père et le mien ne tombent point d’accord,Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux serait con-Suis-je sdr que la fille y soit bien résolue? [due,J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
Sa compagne, ou je meure, a beaucoup d’agrément.Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :Mon cœur entre les deux est presque partagé ;
Et celle-ci l’aurait s’il n’était engagé.
CLITON.
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,Et porter votre père à faire une demande?
DORANTE.
Il ne m’aurait pas cru, si je ne l’avais fait.
CLITON.
Quoi! même en disant vrai, vous mentiez en effet?
DORANTE.
C’était le seul moyen d’apaiser sa colère.
Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !Avec ce faux hymen j’aurais eu le loisirDe consulter mon cœur, et je pourrais choisir.
CLITON.
Niais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.
DORANTE.
Je me suis donc rendu moi-même un bon office.Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.
CLITON.
Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.
DORANTE.
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
Que l’autre à ses yeux même avait presque volé.Niais Sabine survient.
SCÈNE V.
DORANTE, SABINE, CLITON.
DORANTE.
Qu’as-tu fait de ma lettre?En de si belles mains as-tu su la remettre ?
SABINE.
Oui, monsieur, mais...
DORANTE.
Quoi! mais?
SABINE.
Elle a tout déchiré.