24 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
point fait pour elle : toutes ces idées l’entraînèrentLe voilà donc faisant son paquet et partant furtivementdans la crainte du blâme de ses amis. La difficulté étaitd’être rétabli sur les contrôles de l’armée après une démis-sion, chose que l’empereur ne pardonnait pas. Il se glissecomme ami dans l'état-major d’un général d'artillerie ,et, sans fonctions, sans qualités bien décidées , il arriveà la grande-armée. Mais Courier ne savait pas ce quec’était que la guerre comme Bonaparte la faisait. Quoiqu’ileût assisté à plusieurs affaires chaudes, il n’avait jamaisvu les hommes noyés par milliers , les généraux tués parcinquantaines , les régimens entiers disparaissant sous lamitraille, les tas de morts et de blessés servant de rem-part ou de pont aux combattans, l’artillerie, la cavalerie,roulant, galopant sur un lit de débris humains, et quatrecents pièces de canon faisant pendant deux jours et deuxnuits l’accompagnement non interrompu de pareillesscènes. Or, il y eut de tout cela pendant les quarante-huit heures que Courier passa dans la célèbre et tropdésastreuse île de Lobau. Notre canonnier ne vit rien,ne comprit rien, ne sut que faire dans l’immense destruc-tion qui l’entourait. La faim, la fatigue, l’horreur, eurentbientôt triomphé de l’illusion qui l’avait amené. Il tombad’épuisement au pied d’un arbre , et ne se réveilla qu’àVienne où on l’avait fait transporter. Aussi prompt àrevenir qu’à se prendre, il quitta la ville autrichiennecomme il avait quitté Paris, et, sans permission, sansordre, se regardant comme libre de partir parce que lesdernières formalités de sa réintégration n’avaient pas étéentièrement remplies, il alla se remettre en Italie desépouvantables impressions qu’il avait été chercher à la