68 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
Il y a un fait, dans les lettres de Cicéron à Atticus ',qui nous montre combien les Romains avaient changé àcet égard depuis le temps de Polybe.
« Memmius , dit-il, vient de communiquer au sénat« l’accord que son compétiteur et lui avaient fait avec les« consuls, par lequel ceux-ci s’étaient engagés de les fa-« voriser dans la poursuite du consulat pour l’année sui-« vante ; et eux, de leur côté, s’obligeaient de payer aux« consuls quatre cent mille sesterces, s’ils ne leur four-« Hissaient trois augures qui déclareraient qu’ils étaient« présents lorsque le peuple avait fait la loi curiale 1 ,
« quoiqu’il n’en eût point fait, et deux consulaires qui« affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du sé-« nalus-consulle qui réglait l’état de leurs provinces,« quoiqu’il n’y en eût point eu. » Que de malhonnêtesgens dans un seul contrat !
Outre que la religion est toujours le meilleur garant quel’on puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait cecide particulier chez les Romains, qu’ils mêlaient quelquesentiment religieux à l’amour qu’ils avaient pour leur pa-trie. Cette ville, fondée sous les meilleurs auspices; ceRomulus, leur roi et leur dieu ; ce Capitole, éternel commela ville; et la ville, éternelle comme son fondateur,avaient fait autrefois sur l’esprit des Romains une impres-sion qu’il eût été à souhaiter qu’ils eussent conservée.
La grandeur de l’État lit la grandeur des fortunes par-ticulières. Mais comme l’opulence est dans les mœurs, etnon pas dans les richesses, celles des Romains, qui ne
1 Livre IV, lettre xvm.
2 La loi curiate donnait la puissance militaire, et le sênatus-consulteréglait les troupes, l’argent, les officiers, que devait avoir le gouver-neur : or, les consuls, pour que tout cela fut fait à leur fantaisie, vou-laient fabriquer une fausse loi et un faux sénatus-consulte.