86 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
viede leurs amis et de leurs ennemis'. Lépide resta à Rome:les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius , et ilsles trouvèrent dans ces lieux où l’on combattit trois foispour l’empire du monde.
Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation quin’est pas excusable ; et Tonne peut lire cet endroit de leurvie sans avoir pitié de la république, qui fut ainsi aban-donnée. Caton s’était donné la mort à la fin de la tragédie ;ceux-ci la commencèrent en quelque façon par leur mort.
On peut donner plusieurs causes de cette coutume si gé-nérale des Romains de se donner la mort : le progrès de lasecte stoïque, qui y encourageait ; f établissemeutdes triom-phes et de l’esclavage, qui firent penser à plusieurs grandshommes qu’il ne fallait pas survivre à une défaite ; l’avan-tage que les accusés avaient de se donner la mort plutôtque de subir un jugement par lequel leur mémoire devaitêtre flétrie et leurs biens confisqués 2 ; une espèce de pointd’honneur, peut-être plus raisonnable que celui qui nousporte aujourd’hui à égorger notre ami pour un geste oupour une parole ; enfin une grande commodité pour l’hé-roïsme , chacun faisant finir la pièce qu’il jouait dans lemonde, à l’endroit où il voulait 3 .
On pourrait ajouter, une grande facilité dans l’exécution :l’âme, tout occupée de faction qu’elle va faire, du motifqui la détermine, du péril qu’elle va éviter, ne voit pointproprement la mort, parce que la passion fait sentir, etjamais voir.
1 Leur cruauté fut si insensée, qu’ils ordonnèrent que chacun eût à seréjouir des proscriptions, sous peine de la vie. Voyez Dion.
2 Eofum qui de se siatuebant humabant-ur corpora, manebant tes -tamenta, pretium festinandi. (Tacite, Annales, liv. VI, ch. xxix.)
3 Si Charles I et Jacques II avaient vécu dans une religion qui leureût permis de se tuer, ils n’auraient pas eu à soutenir l’un une telle mort,Tautre une telle vie.