114 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
On sentit cette différence depuis qu’on commença àfaire des levées dans les provinces 1 ; et elle fut telle entreles légions qu’elle était entre les peuples mêmes, qui, parla nature et par l’éducation, sont plus ou moins proprespour la guerre.
Ces levées, faites dans les provinces, produisirent unautre effet : les empereurs, pris ordinairement dans lamilice, furent presque tous étrangers, et quelquefois bar-bares ; Rome ne fut plus la maîtresse du monde, maiselle reçut des lois de tout l’univers.
Chaque empereur y porta quelque chose de son pays ,ou pour les manières, ou pour les mœurs, ou pour la po-lice, ou pour le culte ; et Héliogabale alla jusqu’à vouloirdétruire tous les objets de la vénération de Rome, et ôtertous les dieux de leurs temples pour y placer le sien.
Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choi-sit , et que lui seul connaît, servit beaucoup à l’établisse-ment de la religion chrétienne ; car il n’y avait plus riend’étranger dans l’empire, et l’on y était préparé à recevoirtoutes les coutumes qu’un empereur voudrait introduire.
On sait que les Romains reçurent dans leur ville lesdieux des autres pays. Ils les reçurent en conquérants :ils les faisaient porter dans les triomphes ; mais lorsqueles étrangers vinrent eux-mêmes les rétablir, on les répri-ma d’abord. On sait de plus que les Romains avaient cou-tume de donner aux divinités étrangères les noms de cellesdes leurs qui y avaient le plus de rapport ; mais, lorsqueles prêtres des autres pays voulurent faire adorer à Romeleurs divinités sous leurs propres noms, ils ne furent pas
1 Auguste rendit les légions des corps fixes, et les plaça dans les pro-vinces. Dans les premiers temps, on ne faisait des levées qu’à Rome ,ensuite chez les Latins, après dans l’Italie ; enfin dans les provinces.