Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
243
JPEG-Download
 

LETTRES PERSANES.

24 ;?

Comment aurais-je pu vivre, cher Usbek , dans ton séraild’ispahan; dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mesplaisirs passés , irritaient tous les jours mes désirs avec unenouvelle violence ? J’errais d’appartements en appartements,te cherchant toujours et ne te trouvant jamais, mais reneon-tant partout un cruel souvenir de ma félicité passée. Tantôtje me voyais en ce lieu où , pour la première fois de ma vie,je te reçus dans mes bras ; tantôt dans celui où tu décidas cettefameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se pré-tendait supérieure aux autres en beauté. Nous nous présen-tâmes devant toi, après avoir épuisé tout ce que l’imaginationpeut fournir de parures et d’ornements ; tu vis avec plaisirles miracles de notre art ; tu admiras jusqu’où nous avait em-portées l’ardeur de te plaire. Mais tu fis bientôt céder ces char-mes empruntés à des grâces'plus naturelles ; tu détruisis toutnotre ouvrage : il fallut nous dépouiller de ces ornementsqui t’étaient devenus incommodes ; il fallut paraître à ta vuedans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien lapudeur, je ne pensai qu’à ma gloire. Heureux Usbek, que decharmes furent étalés à tes yeux ! Nous te vîmes longtempserrer d’enchantements en enchantements : ton âme incertainedemeura longtemps sans se fixer, chaque grâce nouvelle tedemandait un tribut, nous fûmes en un moment toutes cou-vertes de tes baisers ; tu portas tes curieux regards dans leslieux les plus secrets ; tu nous fis passer en un instant dansmille situations différentes ; toujours de nouveaux comman-dements, et une obéissance toujours nouvelle. Je te l’avoue,Usbek, une passion encore plus vive que l’ambition me fitsouhaiter de te plaire. Je me vis insensiblement devenir lamaîtresse de ton cœur ; tu me pris, tu me quittas, tu re-vins à moi, et je sus te retenir : le triomphe fut tout pourmoi, etle désespoir pour mes rivales. Il nous sembla que nousfussions seuls dans le monde : tout ce qui nous entourait nefut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivaleseussent eu le courage de rester témoins de toutes les marques