294 LETTRES PERSANES.
XXXVI. USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombrede maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unesde ces maisons, on dit des nouvelles; dans d’autres, on joueaux échecs. Il yen a une 1 où l’on apprête le café de tellemanière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : aumoins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui necroie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré.
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c’est qu’ilsne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu’ils amusent leurstalents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j’arrivaià Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mincequi se puisse imaginer : il s’agissait de la réputation d’unvieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie,aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaientque c’était un poète excellent : il n’était question quedu plus ou du moins de mérite qu’il fallait lui attribuer.Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distri-buteurs de réputation , les uns faisaient meilleur poids queles autres : voilà la querelle. Elle était bien vive, car on sedisait cordialement de part et d’autre des injures si grossières,on faisait des plaisanteries si amères, que je n’admirais pasmoins la manière de disputer que le sujet de la dispute. Siquelqu’un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pouraller devant l’un de ces défenseurs du poète grec attaquerla réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pasmal relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la réputationdes morts s’embraserait bien pour défendre celle des vivants !Mais, quoi qu’il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde dem’attirer jamais l’inimitié des censeurs de ce poète, que leséjour de deux mille ans dans le tombeau n’a pu garantird’une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups
1 Le café Procope.