290
LETTRES PERSANES.
ceux qui disent qu’il la faut observer à la rigueur ; quoiqu’ilfuie le tumulte des villes, et qu’il se communique peu, il n’estoccupé depuis le matin jusqu’au soir qu’à faire parler de lui ;il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant devoir un bon général à la tête de ses troupes qu’il aurait sujetde le craindreàlatêted’unearmée ennemie'.lin’est, jecrois ,jamais arrivé qu’à lui d’être en même temps comblé de plusde richesses qu’un prince n’en saurait espérer, et aceabléd’une pauvreté qu’un particulier 11e pourrait soutenir.
Il aime à gratilier ceux qui le servent ; mais il paye aussilibéralement les assiduités, ou plutôt l’oisiveté de ses cour-tisans , que les campagnes laborieuses de ses capitaines : sou-vent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donnela serviette lorsqu’il se met à table, à un autre qui lui prenddes villes ou lui gagne des batailles : il ne croit pas que lagrandeur souveraine doive être gênée dans la distribution desgrâces; et, sans.examiner si celui qu’il comble de biens esthomme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel ;aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un hommequi avait fui deux lieues, et un beau gouvernement à un au-tre qui en avait fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y aplus de statues dans les jardins de son palais 2 que de ci-toyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte quecelle du prince devant qui tous les trônes se renversent ;ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussigrandes , et ses finances aussi inépuisables.
A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713,
1 On a reproché à l’auteur, et non sans sujet, d’avoir cédé à la modedu moment dans le jugement qu’il porte de Louis XIV, qu’alors il étaitde bon air de décrier, comme il l’avait été auparavant de le flatter. Cequ’il en dit n’est nullement d’un philosopherais d’un satirique*/car il11 e montre guère que les fautes et les faiblesses. S’il eût écrit l’histoire,sans doute il aurait montré l’homme tout entier ; et l’homme était grand.(L. H.)
2 A Versailles. (P.)