Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
297
JPEG-Download
 

LETTRES PERSANES.

297

XXXVIII. RICA A IBBEN.

A Smyrne.

C’est une grande question parmi les hommes de savoir s’ilest plus avantageux d’ôter aux femmes la liberté que de laleur laisser. Il me semble qu’il y a bien des raisons pour etcontre. Si les Européens disent qu’il n’y a pas de générosité àrendre malheureuses les personnes que l’on aime , nos Asiati-ques répondent qu’il y a de la bassesse aux hommes de re-noncer à l’empire que la nature leur a donné sur les femmes.Si on leur dit que le grand nombre des femmes enfermées estem-barrassant, ils répondentquedix femmes qui obéissent embar-rassent moins qu’une qui n’obéit pas. Que s’ils objectent à leurtour que les Européens ne sauraient être heureux avec desfemmes qui ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cettefidélité qu’ils vantent tant n’empéche point le dégoût qui suittoujours les passions satisfaites ; que nos femmes sont trop ànous ; qu’une possession si tranquille ne nous laisse rien àdésirer ni à craindre; qu’un peu de coquetterie est un sel quipique et prévient la corruption. Peut-être qu’un homme plussage que moi serait embarrassé de décider : car, si les Asiati-ques font fort bien de chercher des moyens propres à calmerleurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n’enpoint avoir.

Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux enqualité de maris, nous trouverions toujours moyen de nousdédommager en qualité d’amants. Pour qu’un homme pût seplaindre avec raison de l’infidélité de sa femme, il faudraitqu’il n’y eût que trois personnes dans le monde; ils seronttoujours à but quand il y en aura quatre.

C’est une autre question desavoir si la loi naturelle soumetles femmes aux hommes. Non, me disait l’autre jour un phi-losophe très-galant : la nature n’a jamais dicté une telle loi.L’empire que nous avons sur elles est une véritable tyrannie;elles ne nous l’ont laissé prendre que parce qu’elles ont plus de