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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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444 LETTRES PERSANES.

CXXIX. RICA A TJSBER.

Je passais l’autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mesamis : il rencontra un homme de sa connaissance, qu’il medit être un géomètre ; et il n’y avait rien qui n’y parût, caril était dans une rêverie profonde; il fallut que mon ami letirât longtemps par la manche, et le secouât pour le fairedescendre jusqu’à lui, tant il était occupé d’une courbe quile tourmentait peut-être depuis plus de huit jours. Ils sefirent tous deux beaucoup d’honnêtetés, et s’apprirent réci-proquement quelques nouvelles littéraires. Ces discours lesmenèrent jusque sur la porte d’un café où j’entrai avec eux.

Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout lemonde avec empressement, et que les garçons du café enfaisaient beaucoup plus de cas que de deux mousquetairesqui étaient dans un coin. Pour lui, il parut qu’il se trouvaitdans un lieu agréable ; car il dérida un peu son visage, et semit à rire comme s’il n’avait pas eu la moindre teinture degéométrie.

Cependant son esprit régulier toisait tout ce qui se disaitdans la conversation. Il ressemblait à celui qui, dans un jardin,coupait avec son épée la tête des fleurs qui s’élevaient au-dessus des autres 1 . Martyr de sa justesse, il était offensé d’unesaillie, comme une vue délicate est offensée par une lumièretrop vive. Rien pour lui n’était indifférent, pourvu qu’il fûtvrai. Aussi sa conversation était-elle singulière. Il était ar-rivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avait vu unchâteau superbe et des jardins magnifiques ; et il n’avait vu,lui, qu’un bâtiment de soixante pieds de long sur trente-cinq

1 Hérodote et Diogène Laërce racontent que Périandre envoya con-sulter Thrasybule de Mitet sur la manière la plus sûre de gouverner sesÉtals. Celui-ci, pour toute réponse, mena l’ambassadeur dans un champ,et, prenant son épée, se mit à couper les épis qui s’élevaient au-dessusdes autres. Périandre suivit ce conseil sanguinaire, et lit périr tous leshommes qui exerçaient quelque influence à Corinthe. (P.)