Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
466
JPEG-Download
 

4GB

LETTRES PERSANES.

Du temps de Cheik-Ali-Kan, il y avait en Perse une femmenommée Zuléma : elle savait par cœur tout le saint Alcoran ;il n’y avait point de dervis qui entendît mieux qu’elle les tra-ditions des saints prophètes ; les docteurs arabes n’avaient riendit de si mystérieux qu’elle n’en comprît tous les sens ; et ellejoignait à tant de connaissances un certain caractère d’espritenjoué, qui laissait à peine deviner si elle voulait amuser ceuxà qui elle parlait, ou les instruire.

Un jour qu’elle était avec ses compagnes dans une des sal-les du sérail, une d’elles lui demanda ce qu’elle pensait del’autre vie, et si elle ajoutait foi à cette ancienne tradition denos docteurs, que le paradis n’est fait que pour les hommes.

C’est le sentiment commun, leur dit-elle : il n’y a rien quel’on n’ait fait pour dégrader notre sexe. Il y a meme une na-tion répandue par toute la Perse, qu’on appelle la nation juive,qui soutient, par l’autorité de ses livres sacrés, que nous n’a-vons point d’âme.

Ces opinions injurieuses n’ont d’autre origine que l’orgueildes hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà mêmede leur vie, et ne pensent pas que, dans le grand jour, toutesles créatures paraîtront devant Dieu comme le néant, sansqu’il y ait entre elles de prérogatives que celles que la vertuy aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses récompenses ; et commeles hommes, qui auront bien vécu et bien usé de l’empirequ’ils ont ici-bas sur nous, seront dans un paradis plein debeautés célestes et ravissantes, et telles que, si un mortel lesavait vues, il se donnerait aussitôt la. mort, dans l’impatienced’en jouir, aussi les femmes vertueuses iront dans un lieu dedélices, où elles seront enivrées d’un torrent de voluptés, avecdes hommes divins qui leur seront soumis : chacune d’ellesaura un sérail dans lequel ils seront enfermés, et des eunu-ques , encore plus fidèles que les nôtres, pour les garder.

J’ai lu, ajouta-t-elle, dans un livre arabe, qu’un homme,nommé Ibrahim , était d’une jalousie insupportable. I) avait