Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
542
JPEG-Download
 

542

ARSACE ET ISMÉNIE.

« fait venir ici. La princesse vous aime : tous les cœurs lui seraient« soumis, et elle ne veut que le vôtre. »

1 Comment, dis-je en soupirant, pourrais-je donner un cœur qui« n’est pas à moi ? Ma chère Ardasire en est la maîtresse ; elle la sera« toujours. »

« Je ne vis point qu’Ardasire marquât d’émotion à ces paroles ;mais elle m’a dit depuis qu’elle n’a jamais senti une si grande joie.

« Téméraire I me dit cette femme, la princesse doit être offensée« comme les dieux, lorsqu’on est assez malheureux pour ne pas les« aimer. »

« Jelui rendrai, répondis-je, toutes sortes d’hommages; mon respect,« ma reconnaissance ne finiront jamais : mais le destin, le cruel destin« ne me permet point de l’aimer. Grande princesse, ajoutai-je en me« jetant à ses genoux, je vous conjure par votre gloire d’oublier un« homme qui, par un amour éternel pour une autre, ne sera jamais« digne de vous. »

« J’entendis qu’elle jeta un profond soupir : je crus m’apercevoirque son visage était couvert de larmes. Je me reprochais mon in-sensibilité; j’aurais voulu ( ce que je ne trouvais pas possible ) êtrefidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien.

« On me ramena dans mon appartement; et, quelques jours après,je reçus ce billet, écrit d’une main qui m’était inconnue :

« L’amour de la princesse est violent, mais il n’est pas tyrannique :« elle ne se plaindra pas même de vos refus, si vous lui faites voir« qu’ils sont légitimes. Venez donc lui apprendre les raisons que« vous ave2 pour être si fidèle à cette Ardasire. »

« Je fus reconduit auprès d’elle. Je lui racontai toute l’histoire dema vie. Lorsque je lui parlais démon amour, je l’entendais soupirer.Elle tenait ma main dans la sienne, et dans ces moments touchantselle la serrait malgré elle.

« Recommencez, me disait une de ses femmes , à cet endroit où« vous fûtes si désespéré, lorsque le roi de Médie vous donna sa fille.« Redites-nous les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans votre• « fuite. Parlez à la princesse des plaisirs que vous goûtiez lorsque« vous étiez dans votre solitude chez les Margiens. »

« Je n’avais jamais dit toutes les circonstances : je répétais, et ellecroyait apprendre ; je finissais, et elle s’imaginait que j’allais com-mencer.