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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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ARSACE ET 1SMÉNIE.

même. Déjà j’avais porté mes mains sur son sein ; elles couraient ra-pidement partout : l’amour ne se montrait que par sa fureur ; il seprécipitait à la victoire; un moment de plus, et Ardasire ne pou-vait pas se défendre : lorsque tout à coup elle fit un effort ; elle futsecourue, elle se déroba de moi, et je la perdis.

« Je retournai dans mon appartement, surpris moi-même de moninconstance. Le lendemain on entra dans ma chambre, on me ren-dit les habits de mon sexe, et le soir on me mena chez celle dontl’idée m’enchantait encore. J’approchai d’elle, je me mis à ses ge-noux; et, transporté d’amour, je parlai de mon bonheur, je meplaignis de mes propres refus, je demandai, je promis, j’exigeai,j’osai tout dire, je voulus tout voir, j’allais tout entreprendre. Maisje trouvai un changement étrange : elle me parut glacée ; et lorsqu’ellem’eut assez découragé, qu’elle eut joui de tout mon embarras, elleme parla, et j’entendis sa voix pour la première fois : « Ne voulez-« vous point voirie visage de celle que vous aimez?... » Ce son de voixme frappa ■. je restai immobile ; j’espérai que ce serait Ardasire, etje le craignis : « Découvrez ce bandeau, » me dit-elle. Je le fis,et je vis le visage d’Ardasire. Je voulus parler, et ma voix s’arrêta.L’amour, la surprise, la joie, la honte, toutes les passions me saisirenttour à tour. « Vous êtes Ardasire? lui dis-je. — Oui, perfide, ré-« pondit-elle, je la suis- — Ardasire, lui dis-je d’une voix entre-« coupée, pourquoi vous jouez-vous ainsi d’un malheureux amour? »Je voulus l’embrasser. « Seigneur, dit-elle, je suis à vous. Hélas !« j’avais espéré de vous revoir plus fidèle. Contentez-vous de com-te mander ici. Punissez-moi, si vous voulez, de ce que j'ai fait...« Arsace, ajouta-t-elle en pleurant, vous ne le méritez pas. »

« Ma chère Ardasire, lui dis-je, pourquoi me désespérez-vous?« Auriez-vous voulu que j’eusse été insensible à des charmes que j’ai<c toujours adorés? Comptez que vous njêtes pas d’accord avec vous-« même. N’était-ce pas vous qpe j’aimais?Ne sont-cepas ces beautés« qui m’ont toujours charmé? — Ah ! dit-elle, vous auriez aimé une« autre que moi. — Je n’aurais point, lui dis-je, aimé une autre que« vous. Tout ce qui n’aurait point été vous m’aurait déplu. Qu’eût-« ce été, lorsque je n’aurais point vu cet adorable visage, que je« n’aurais pas entendu cette voix, que je n’aurais pas trouvé ces yeux ?« Mais, de grâce, ne me désespérez pas; songez que, de toutes les« infidélités que Ton peut faire, j’ai sans doute commis la moindre. »

« Je connus à la langueur de ses yeux qu’elle n’était plus irritée ;