ARSACE ET ISMÉNIE. 545
je le connus à sa voix mourante. Je la tins dans mes bras. Qu’onest heureux quand on tient dans ses bras ce que Ton aime ! Com-ment exprimer ce bonheur, dont l’excès n’est que pour les vraisamants; lorsque l’amour renaît après lui-même, lorsque tout pro-met , que tout demande, que tout obéit ; lorsqu’on sent qu’on atout, et que Ton sent que Ton n’en a pas assez ; lorsque l’âme sem-ble s’abandonner, et se porter au delà de la nature même?
« Ardasire, revenue à elle, me dit : « Mon cher Arsace, l’amour« que j’ai eu pour vous m’a fait faire des choses bien extraordinaires.« Mais un amour bien violent n’a de règle ni de loi. On ne le con-« naît guère, si Tonne met ses caprices au nombre de ses plus« grands plaisirs. Au nom des dieux, ne me quitte plus. Que peut-« il te manquer ? Tu es heureux si tu m’aimes. Tu es sûr que jamais« mortel n’a été tant aimé. Dis-moi, promets-moi, jure-moi que« tu resteras ici »
« Je lui fis mille serments : ils ne furent interrompus que parmes embrassements; et elle les crut.
« Heureux l’amour lors même qu’il s’apaise, lorsque, après qu’ila cherché à se faire sentir, il aime à se faire connaître ; lorsque,après avoir joui des beautés, il ne se sent plus touché que par lesgrâces !
« Nous vécûmes dans la Sogdiane dans une félicité que je ne sau-rais vous exprimer. Je n’avais resté que quelques mois dans la Mar-giane, et ce séjour m’avait déjà guéri de l’ambition. J’avais eu lafaveur du roi; mais je m’aperçus bientôt qu’il ne pouvait me par-donner mon courage et sa frayeur. Ma présence le mettait dans l’em-barras ; il ne pouvait donc pas m’aimer. Ses courtisans s’en aperçu-rent , et dès lors ils se donnèrent bien de garde de me trop estimer ;et, pour que je n’eusse pas sauvé l’État du péril, tout le mondeconvenait à la cour qu’il n’y avait pas eu de péril.
« Ainsi, également dégoûté de l’esclavage et des esclaves', je neconnus plus d’autre passion que mon amour pour Ardasire; et jem’estimai cent fois plus heureux de rester dans la seule dépendanceque j’aimais, que de rentrer dans une autre que je ne pouvais quehaïr.
« Il nous parut que le génie nous avait suivis ; nous nous retrou-vâmes dans la même abondance,et nous vîmes toujours de nouveauxprodiges.
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