PHÉFACE
IV
« ne pouvais manquer de rien sur terre. Ah! frère Giroflée, que je« me suis trompé ! II faut qu’il en soit des patrons comme des valets :« plus ou en a, plus on est mal servi. Mais voyez, s’il vous plaît,« quelle est ma déconvenue (car ce terme est très-bon , quoi qu’en« dise un polisson. Montaigne, Malet, et plusieurs auteurs très-fa-« cétieux, en font souvent usage ; il est même dans le Dictionnaire« de l’Académie ). Voici donc mon aventure :
« On chasse les révérends pères jésuistes ou jésuites, pour ce que« leur institut est pernicieux , contraire à tous les droits des rois et« de la société humaine , etc., etc. Or Ignace de Loyola ayant créén cet institut appelé Régime, après s’être fait fesser au collège den Sainte-Barbe , Xavier, François Borgia, Régis, ayant vécu dans ce« régime, il est clair qu’ils sont tous également répréhensibles, et« que voilà quatre saints qu’il faut nécessairement que je donne à« tous les diables.
« Cela m’a fait naître quelques scrupules sur saint Thomas et saint« Raimond de Pennafort. J’ai lu leurs ouvrages , et j’ai été confondu« quand j’ai vu dans Thomas et dans Raimond à peu près les mêmes« paroles que dans Busembaum. Je me suis défait aussitôt de ces« deux patrons , et j’ai brûlé leurs livres.
« Je me suis vu ainsi réduit au seul nom de Jérôme; mais ce Jé-« rôme, le seul patron qui me restait, ne m’a pas été plus utile que« les autres. Est-ce que Jérôme n’aurait pas de crédit en paradis ? J’ai« consulté sur cette affaire un très-savant homme : il m’a dit que« Jérôme était le plus colère de tous les hommes ; qu’il avait dit den grosses injures au saint évêque de Jérusalem, Jean, et au saint« prêtre Rufin ; que même il appela celui-ci hydre et scorpion , et« qu’il l’insulta après sa mort : il m’a montré les passages. Je me« vois obligé de renoncer enfin à Jérôme, et de m’appeler Cairé tout« court; ce qui est bien désagréable. «
C’est ainsi que Carré déposait sa douleur dans le sein de frère Gi-roflée , lequel lui répondit : Vous ne manquerez pas de saints, moncher enfant : prenez saint François d’Assise. Non, dit Carré ; sa femmede neige me donnerait quelquefois des envies de rire, et ceci est uneaffaire sérieuse. — El) bien, prenez saint Dominique. — Non, il estauteur de l’inquisition. — Vonlez-vous de saint Bernard ? — lia troppersécuté ce pauvre Abeilard, qui avait plus d’esprit que lui, et il semêlait de trop d’affaires : donnez-moi un patron qui ait été si hum-ble que personne n’en ait jamais entendu parler; voilà mon saint.
Frère Giroflée lui montra l'impossibilité d’être canonisé et ignoré.