94
LE PAUVRE DIABLE.
Des mœurs du temps un portrait véritable,Pour consommer cette œuvre du démon.Mais que fit-il dans ton affliction ?
— Il me donna les conseils les plus sages.
« Quittez, dit-il, les profanes ouvrages ;Faites des vers moraux contre l’amour ;Soyez dévot, montrez-vous à la cour. »
Je crois mon homme, et je vais à VersailleMaudit voyage ! hélas ! chacun se railleEn ce pays d’un pauvre auteur moral ;
Dans l’antichambre il est reçu bien mal,
Et les laquais insultent sa figurePar un mépris pire encor que l’injure.
Plus que jamais confus, humilié,
Devers Paris je m’en revins à pied.
L’abbé Trublet alors avait la rage '
D’être à Paris un petit personnage ;
Au peu d’esprit que le bon homme avaitL’esprit d’autrui par supplément servait.
Il entassait adage sur adage ;
Il compilait, compilait, compilait;
On le voyait sans cesse écrire, écrireCe qu’il avait jadis entendu dire,
Et nous lassait sans jamais se lasser :
Il me choisit pour l’aidera penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.
L’abbé Trublet m’avait pétrifié ;
Mais un bâtard du sieur de la ChausséeVint ranimer ma cervelle épuisée,
Et tous les deux nous fîmes par moitiéUn drame court et non versifié,
Dans le grand goût du larmoyant comique,Roman moral, roman métaphysique,
— Eh bien, mon fils, je ne te blâme pas.