LE PAUVBE DIABLE.
Et m’avisai que j’étais au sabbat.
Un gros rabbin de cette synagogue,
Que j’avais vu ci-devant pédagogue,
Me reconnut : le bouc s’imaginaQu’avec ses saints je m’étais couché là.
Je lui contai ma honte et ma détresse.
Maître Abraham k , après cinq ou six motsDe compliment, me tint ce beau propos :
« J’ai comme toi croupi dans la bassesse,Et c’est le lot des trois quarts des humains :Mais notre sort est toujours dans nos mains.Je me suis fait auteur, disant la messe,Persécuteur, délateur, espion ;
Chez les dévots je forme des cabales :
Je cours, j’écris, j’invente des scandales,Pour les combattre et pour me faire un nom,Pieusement semant la zizanie,
Et l’arrosant d’un peu de calomnie.
Imite-moi, mon art est assez bon ;
Suis, comme moi, les méchants à la piste;Crie à l’impie, à l’athée, au déiste,
Au géomètre ; et surtout prouve bienQu’un bel esprit ne peut-être chrétien :
Du rigorisme embouche la trompette ;
Sois hypocrite, et ta fortune est faite. »
A ce discours saisi d’émotion,
Le cœur encore aigri de ma disgrâce,
Je répondis en lui couvrant la faceDe mes cinq doigts ; et la troupe en besace,Qui fut témoin de ma vive action,
Crut que c’était une convulsion.
A la faveur de cette opinion ,
Je m’esquivai de l’antre de Mégère.
— C’est fort bien fait ; si ta tête est légère,
Je m’aperçois que ton cœur est fort bon.