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LE MARSEILLOIS
Dans ses trois éléments, au coin d’un tourbillon.
De pauvre homme ignora , dans sa physique obscure,Et l’homme, et l’animal, et toute la nature.
Ce romancier hardi dupa longtemps les sots :
Laissons là sa folie, et suivons nos propos.
Un jour un Marseillois, trafiquant en Afrique,Aborda le rivage où fut jadis Utique.
Comme il se promenait dans le fond d’un vallon,
Il trouva nez à nez un énorme lion,
A la longue crinière, à la gueule enflammée,
Terrible, et tout semblable au lion de Némée.
Le plus horrible effroi saisit le voyageur :
Il n’était pas Hercule ; et, tout transi de peur,
Il se mit à genoux, et demanda la vie.
Le monarque des bois, d’une voix radoucie,
Mais qm fesait encor trembler le Provençal,
Lui dit en bon français : « Ridicule animal,
Tu veux donc qu’aujourd’hui de souper je me passe ?Écoute, j’ai dîné : je veux te faire grâce,
Si tu peux me prouver qu’il est contre les loisQue le soir un lion soupe d’un Marseillois. »
Le marchand à ces mots conçut quelque espérance.Il avait eu jadis un grand fonds de science;
Et, pour devenir prêtre, il apprit du latin ;
Il savait Rabelais et son saint Augustin °.
D’abord il établit, selon l’usage antique,
Quel est le droit divin du pouvoir monarchique ;
Qu’au plus haut des degrés des êtres inégauxL’homme est mis pour régner sur tous les animaux f ;Que la terre est son trône, et que dans l’étendueLes astres sont formés pour réjouir sa vue.
Il conclut qu’étant prince, un sujet africainNe pouvait sans pécher manger son souverain.
Le lion, qui rit peu, se mit pourtant à rire ;
Et, voulant par plaisir connaître cet empire,