ET LE LION.
123
En deux grands coups de griffe il dépouilla tout nuDe l’univers entier le monarque absolu.
11 vit que ce grand roi lui cachait sous le lingeUn corps faible monté sur deux fesses de singe,
A deux minces talons deux gros pieds attachés ,
Par cinq doigts superflus dans leur marche empêchés,Deux mamelles sans lait, sans grâce, sans usage,
Un crâne étroit et creux couvrant un plat visage,Tristement dégarni du tissu de cheveuxDont la main d’un barbier coiffa son front crasseux.Tel était en effet ce roi sans diadème,
Privé de sa parure, et réduit à lui-même.
Il sentit en effet qu’il devait sa grandeur
Au lil d’un perruquier, aux ciseaux d’un tailleur.
« Ah! dit-il au lion, je vois que la natureMe fait faire en ce monde une triste figure :
Je pensais être roi ; j’avais certes grand tort.
Vous êtes le vrai maître, en étant le plus fort.
Mais songez qu’un héros doit dompter sa colère ;
Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire.
Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois :Jadis en Arménie il vous donna des lois,
Lorsque dans un grand coffre, à la merci des ondes,Tous les animaux purs, ainsi que les immondes,ParNoé mon aïeul enfermés si longtemps<■',Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs :
Dieu lit avec eux tous une étroite alliance,
Un pacte solennel. » « Oh ! la plate impudence !
As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur?
Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous ! » « Oui, seigneurIl vous recommanda d’être clément et sage,
De ne toucher jamais à l’homme, son image 11 .
Et si vous me mangez, l’Éternel irritéFera payer mon sang à votre majesté. »
« Toi, l’image de Dieu ! toi, magot de Provence !