LES DEUX SIÈCLES.
137
Peut dans ce cercle étroit captiver un génie ?
Prenez un plus haut vol : gouvernez l'univers ;Prouvez-nous que les monts sont formés par les mers ;Jetez les Apennins dans l’abîme de l’onde ;
Descendez par un trou dans le centre du monde.
Pour bien connaître l’âine et nos sens inégaux,
Allez des Patagons disséquer les cerveaux :
Et, tandis que Nedham a créé des anguilles,
Courez chez les Lapons, et ramenez des filles.
Voilà comme on s’illustre en ce siècle profond.
De la nature enfin mes yeux ont vu le fond.
Que Dieu parle à son gré, qu’à sa voix tout s’arrange :Ce trait a ses beautés : moi je parle, et tout change.
Va, ne t’amuse plus aux finances du roi,
Viens-t’en créer un monde, et sois dieu comme moi. »A ces discours brillants, saisi d’un saint scrupule,L’archidiacre Trublet s’épouvante et recule ;
Et, pour charnier la cour, qui s’y connaît si bien,
Avec un récollet fait le Journal chrétien.
Les voilà tous les deux qui, commentant Moïse,
Pour quinze sous par mois sont l’appui de l’Église.
Ils travaillent longtemps : leur libraire conclutQu’il va mourir de faim, mais qu’il fait son salut.
Un autre fou 1 paraît, suivi de,sa sorcière ;
Il veut réduire au gland l’académie entière.
« Renoncez aux cités, venez au fond des bois,
Mortels ; vivez contents sans secours et sans lois :
Ou, si vous persistez dans l’abus effroyableDe goûter les plaisirs d’un être sociable,
A mes soins vigilants osez vous confier :
Je fais d’un gentilhomme un garçon menuisier.
Ma Julie, avec moi perdant son pucelage,
Accouche d’un fœtus, et n’en est que plus sage.
Rien n’est mal, rien n’est bien ; je mets tout de niveau.Je marie au Dauphin la fille du bourreau :
1 J--J. Rousseau. (Ed.)
12.