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LA TACTIQUE.
Qu’on ne peut ni voler, ni violer son monde,
Ni massacrer les gens, si Dieu ne nous seconde.
Étrangement surpris de cet art si vanté,
Je cours chez monsieur Caille, encore épouvanté ;
Je lui rends son volume, et lui dis en colère :
« Allez, de Belzébut détestable libraire !
Portez votre Tactique au chevaliei de Tôt ;
Il fait marcher les Turcs au nom de Sabaoth.
C’est lui qui, de canons couvrant les Dardanelles,
A tuer les chrétiens instruit les infidèles.
Allez , adressez-vous à monsieur Romanzof,
Aux vainqueurs tout sanglants de Bender et d’Azof ;
A Frédéric surtout offrez ce bel ouvrage,
Et soyez convaincu qu’il en sait davantage.
Lucifer l’inspira bien mieux que votre auteur * 1 ;
Il est maître passé dans cet art plein d’horreur ;
Plus adroit meurtrier que Gustave et qu’Eugène.
Allez ; je ne crois pas que la nature humaineSortit (je ne sais quand) des mains du Créateur,
Pour insulter ainsi l’étemel bienfaiteur,
Pour montrer tant de rage et tant d’extravagance.L’homme, avec ses dix doigts, sans armes, sans défense,N’a point été formé pour abréger des joursQue la nécessité rendait déjà si courts.
La goutte avec sa craie, et la glaire endurcieQui se forme en cailloux au fond de la vessie,
La fièvre, le catarrhe, et cent maux plus affreux,
Cent charlatans fourrés , encor plus dangereux,
Auraient suffi sans doute au malheur de la terre,
Sans que l’homme inventât ce grand art de la guerre.
« Je hais tous les héros, depuis le grand CyrusJusqu’à ce roi brillant qui forma Lentulus c :
On a beau me vanter leur conduite admirable ,
Je m’enfuis loin d’eux tous , et je les donne au diable. ■>
En m’expliquant ainsi, je vis que dans un coin