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LA TACTIQUE.
Un jeune curieux m’observait avec soin.
Son habit d’ordonnance avait deux épaulettes,
De son grade à la guerre éclatants interprètes ;
Ses regards assurés, mais tranquilles et doux,
Annonçaient ses talents sans marquer de courroux :
De la Tactique, enfin, c’était l’auteur lui-même.
« Je conçois, me dit-il, la répugnance extrêmeQu’un vieillard philosophe , ami du monde entier,
Dans son cœur attendri se sent pour mon métier :
U n’est pas fort humain, mais il est nécessaire.
L’homme est né bien méchant : Caïn tua son frère,
Et nos frères les Huns, les Francs, les Visigoths,
Des. bords du Tanaïs accourant à grands flots,
N’auraient point désolé les rives de la Seine,
Si nous avions mieux su la tactique romaine.
Guerrier, né d’un guerrier, je professe aujourd’huiL’art de garder son bien, non de voler autrui.
Eh quoi ! vous vous plaignez qu’on cherche à vous défendre !Seriez-vous bien content qu’un Goth vînt mettre en cendreVos arbres, vos moissons, vos granges, vos châteaux?
Il vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux.
Il est, n’en doutez point, des guerres légitimes,
Et tous les grands exploits ne sont pas de grands crimes.Vous-même, à ce qu’on dit, vous chantiez autrefoisLes généreux travaux de ce cher Béarnois ;
11 soutenait le droit de sa naissance auguste :
La Ligue était coupable, Henri quatre était juste.
Mais, sans vous retracer les faits de ce grand roi,
Ne vous souvient-il plus du jour de Fontenoy,
Quand la colonne anglaise, avec ordre animée,
Marchait à pas comptés à travers notre armée ?
Trop fortuné badaud !... dans les murs de ParisVous fesiez, en riant, la guerre aux beaux esprits ;
De la douce Gaussin le centième idolâtre,
Vous alliez la lorgner sur les bancs du théâtre ,