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ÉPÎTKES.
Sous l’aigle de Moscou sa force terrassée ,
Tous ces grands mouvements seraient-ils donc l’effetD’un obscur commentaire ou d’un méchant sonnet ?
Non, lorsqu’aux factions un peuple entier se livre,
Quand nous nous égorgeons, ce n’est pas pour un livre.
Hé ! quel mal après tout peut faire un pauvre auteur 1Ruiner son libraire, excéder son lecteur,
Faire siffler partout sa charlatanerie,
Ses creuses visions, sa folle théorie.
Un livre est-il mauvais , rien ne peut l’excuser ;
Est-il bon, tous les rois ne peuvent l’écraser.
On le supprime à Rome, et dans Londre on l’admire,
Le pape le proscrit, l’Europe le veut lire.
Un certain charlatan, qui s’est mis en crédit,
Prétend qu’à son exemple on n’ait jamais d’esprit.
Tu n’y parviendras pas , apostat d’Hippocrate ;
Tu guérirais plutôt les vapeurs de ma rate.
Va, cesse de vexer les vivants et les morts ;
Tyran de ma pensée, assassin de mon corps,
Tu peux bien empêcher tes malades de vivre,
Tu peux les tuer tous, mais non pas un bon livre.
Tu les brûles, Jérôme ; et de ces condamnésLa flamme, en m’éclairant, noircit ton vilain nez 1 .
Mais voilà , me dis-tu, des phrases malsonnantes,
Sentant son philosophe, au vrai même tendantes.
Eh bien, réfute-les ; n’est-ce pas ton métier?
N a peux-tu comme moi barbouiller du papier ?
Lepublic à profit met toutes nos querelles ;
De nos cailloux frottés il sort des étincelles :
La lumière en peut naître ; et nos grands éruditsNe nous ont éclairés qu’en étant contredits.
Sifflez-moi librement, je vous le rends, mes frères.
Sans le droit d’examen, et sans les adversaires,
1 Van Swiéten, premier médecin de l’impératrice-reine, qui s’étaitfait inquisiteur de livres.