CONSIDÉRATIONS SUR LES OPÉRATIONS DE LA GUERRE DE 1812.
t!2
gea plus qu’à sa conservation en regagnant leplus tôt possible la frontière.
Conclusion. — Il parait que dans la campagnede 1812 tout devait être gigantesque; la gran-deur de l’entreprise, les moyens qu’on employapour l’exécuter, ainsi que les résultats qui enfurent la suite. Les pertes de l’ennemi surpas-sèrent même tous les calculs que la guerre en-gendre, car ce qui échappa au glaive vengeurdes Russes, tomba victime d’une horrible ina-nition. L’austère vérité même doit paraître uneexagération, au récit d’un tableau aussi terri-ble ; car notre imagination se refuse d’ajouterfoi à cette accumulation de m aux que le chefde l’état rassembla sur la tète de ses noblesvétérans, qu’il sacrifia avec une fermeté,j’oserai dire atroce, aux idées d’amour-proprequi germaient dans son cœur , et aux plansgigantesques que son imagination se plaisait àinventer. Les plus belles victoires, après desrésultats aussi épouvantables, ne peuvent nousapparaître quecomme desfantômes accusateursqui livrent l’auteur de cette terrible catastro-phe aux justes reproches de ses contemporainset des siècles à venir.
Le dévouement de l’armée française égala àpeu près le patriotisme des Russes , et justesappréciateurs d’une constance et d’un courageaussi héroïque, ne lui refusons pas l’hom-mage de justice qu’elle a si bien mérité. Elleest tombée presque toute entière, en servantune agression, il est vrai, injuste; mais l’in-justice de la cause à laquelle elle se trouvaitattachée, ne doit pas anéantir la beauté du sa-crifice. Son chef aussi, ne fut-il pas assez punipour tant de calamités? Il expia par un ostra-cisme rigoureux tous les maux d on t il fut l’au leur.
Le commencement de la campagne de 1812se présentait, aux yeux de l’Europe conster-née , comme l’aurore funeste de son asservisse-ment. L’année 1804 avait donné à la France uneorganisation nouvelle. Plus tard, les dynastieslégitimes expulsées de leurs trônes ; les sceptresdevenus la proie d’une force invincible, avaientélélivrésàdes mainsélrangères;l’orgueil du fou-gueux.Albion réprimé, l’Allemagne en deuil atten-dant son arrêt, et le moment de devenir la victimedu système continental, offraient le spectacle
terrible et touchant d’une agonie incurable.
Mais telle est la force invincible des circon-stances et l’etfet des abus inconsidérés; cettefoudre destructive, qui avait déjà dévoré pres-que une génération entière, dont les sillonsavaient laissé partout des traces inextinguiblesde sang et de ruines, dont le souvenir encorefait frémir l’humanité, s’émousse enfin en éclatstrop souvent répétés.
Soldat, consul, empereur , ce potentat quela fortune capricieuse rendit terrible etsuperbe,sourd à la voix de la raison, qui nous indiqueles limites que l’homme ne franchit jamaisimpunément, finit par succomber sous cesmêmes glaives qui, naguère à sa voix, portaientpartout la terreur et la mort. Mortel autrefoisindomptable, il tombe enfin sous le poids d’uneforce qu’un patriotique désespoir rendit invin-cible; et nouveau Prométhée, chargé des mêmesfers qu’il préparait pour l’Europe entière, ilfut condamné , par ses ennemis irrités, àtraîner une existence mêlée d’amertume, surun roc isolé. Rongé par le désespoir et leremord, son dernier soupir s’exhale dans lesein de quelques amis fidèles, que la recon-naissance et l’admiration avaient attachés à sonsort par des nœuds indissolubles.
En jetant un regard sur les différentes phasesde l’histoire politique et militaire de Napoléon,que de réflexions douloureuses et inconcevablesne présentent-elles pas à l’esprit observateurde l’homme? Mélange incohérent de gloire,de bonheur, d’adversités, d’adulations et d’ou-trages, son existence et sa fin nous offrent lecontraste étonnant qu’enfantent souvent lesvicissiciludes humaines. Maître d’une grandepartie de l’Europe , il conserva à peine un ré-duit , dont le toit protecteur le garantit de l’in-tempérie de l’air. Lui, que la postérité n’hési-tera pas de signaler comme un des plus grandshommes de son siècle, qui fut l’objet constantdes adulations obséquieuses de la majeure par-tie de l’Europe, et auquel ses nombreux amissemblaient se disputer l’honneur de consacrerun temple, au moment où la parque homicidel’enleva au monde, qu’il avait rempli de sonnom, de ses hauts faits et de sa gloire, ses mânesinanimées trouvèrent à peine un tombeau.
FIN DES CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DE 1812.