DE LA STRATÉGIE.
79
malgré le peu d’authenticité que l’immensitédes siècles fait reposer sur cette tradition, cettepartie du globe restera toujours chère à l’his-toire. Elle n’oubliera pas non plus que c’estdes pentes rapides de l’Altaï et du Belour (r)que sont descendues ces hordes innombrableset terribles qui inondèrent une partie de l’Eu-rope ( 2 ), et le guerrier lui disputera l’honneurd’arracher à l’oubli les noms fameux d’Otrar etd’Àncire, de Dsehingis et de Timour. Son ima-gination fugitive le reportera, sans doute, enidée sur ce champ de bataille dont la surfaceglacée couvrait un abîme, et qu’un acharne-ment aveugle désigna pour être le témoin etl’arbitre desdestinéesd’un empire formidable (s).
Après avoir rendu son tribut de respect etd’étonnement, le militaire ne tardera pas àquitter celte scène, sur laquelle d’antiques sou-venirs ne jettent plus qu’un éclat pâle et dou-teux , pour se reporter au delà de cette chaînelatérale de l’Oural, qui oifre des terres moinsdifformes et plus fertiles. Son attention se trou-vera bientôt arrêtée par cette riche et superbevallée du Volga qui , après un cours de 680lieues, va enrichir le bassin de la mer Cas-pienne. Plus loin c’est la Duna et le Dnèpre ,dont les sillons, après avoir coulé parallèle-ment par des pentes douces, par des détourssubits vont, dans des directions opposées, dé-verser leurs tributs dans la Baltique et la merNoire. C’est dans ce dernier réservoir, que leseaux du Dnèpre et du Dnestre se marient aveccelles du Danube, et signalent à nos yeux lecontact que la nature a voulu établir entredeux contrées éloignées du même continent.
Il admire la sagesse de ces lois qui marquentde grands réservoirs dans les directions oùroulent les grands fleuves. Cette main puis-sante qui a tout réglé, a su désigner pour leurcours des plans inclinés , qu’aucun obstaclen’arrête, pour que leurs eaux furieuses, enménageant les campagnes qui les avoisinent,puissent venir découler paisiblement dans desbassins assez grands pour les recevoir. Maîtres
(1) Quoique le comte de Las-Cases le nomme ISé-lur , j’ai cru devoir accepter la dénomination que luia donnée le plus profond de nos géographes, Malte-lîrun.
( 2 ) En 1421, les Mongols poussèrent leurs conquêtesjusqu’à Liegnitz, où ils remportèrent une victoire com-plète sur le duc Henri de Breslau.
de leurs lits, par une prévoyance digne denotre admiration , nous les voyons en reculerles limites , en proportion de leur volume etde leur gravité, et prévenir ces débordementsque l’excédant des eaux produit si facilementet qui deviennent si funestes à la terre et auxhabitants riverains qui la peuplent.
Si même ce phénomène, si désastreux dansson principe, sereproduità nos yeux, un bien-fait céleste a, sans doute, présidé à sa déter-mination. C’est ainsi que le Nil doit à la posi-tion de son plateau hydrographique, placé entreles deux tropiques, ces débordements réguliers,source de la fertilité de ses terrains riverains ;ces submersions bienfaitrices humectent lesterres desséchées par le soleil brûlant de l’É-gypte. Provenant de ces pluies abondantes quitombent, sans interruption, pendant un certainespace de temps, dans les régions voisines del’équateur, ces débordements périodiques, sou-mis à l’influence que le soleil exerce sur notreplanète, sont aussi réguliers que les mouve-ments des corps célestes, et ont été, non sansraison, envisagés par les prêtres de l’Égyptecomme un bienfait inappréciable de la divinité.
Nous voyons les mêmes lois de conservationse reproduire pour le Niémen, la Vislule, l’Oder,l’Elbe, le Rhin, le Pô, le Rhône, le Tage, etc.
La difficulté de franchir ces masses d’eausans préparatifs artificiels, et la facilité de com-munication qu’engendrent leurs cours paisi-bles , multiplient nos combinaisons. Pénétré decette loi primitive, base immuable de notreexistence politique, de défendre le sol qui nousa vus naître, c’est dans la formation des fleuvesque le militaire verra se dérouler à ses yeuxles premières lois de la stratégie. Ces lignesoffrant derrière leurs masses des asiles facilesà défendre et des voies avantageuses de com-munications , serviront d’indication pour lerassemblement des trésors qui devront alimen-ter la guerre. C’est dans leur proximité quenous chercherons les cités les plus vastes quiserviront de dépôts primitifs.
( 3 ) En 1225 Dschings-Chan, voulant punir la perfidiedu roi de Tangut qui avait donné un refuge à deux en-nemis des Mongols, traversa, à la tète d’une armée for-midable, le désert de Cobv, et rencontra ses adversairessur un lac glacé qui devint le témoin de leur défaitecomplète. Il s’empara de Nankin et envoya deux de sesfds pour compléter la conquête de la Chine.