DES TROIS ARMES.
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cès l’avaient rendu imprudent et sourd à lavoix de la raison, il voulut dépasser les limitesque l’homme ne franchit jamais impunément;mais il suffit d’être humain pour ne pas êtreinfaillible. Au reste, ces actes de témérité quibouleversèrent ce colosse de puissance, quecent victoires avaient établi et qui paraissaitreposer sur des bases inébranlables, ne doi-vent* être envisagés par ses descendants quecomme des expériences salutaires pour l’artmilitaire, elquinous indiquent, d’un côté, tousles dangers des hasards démesurés, et annulentde l’autre ces prétentions exclusives et souventfutiles auxquelles l’ancien système était assu-jetti.
Il est fâcheux de ne pas pouvoir en dire au-tant de Frédéric le Grand. Ce génie, quoiqu’u-niversel, se laissait facilement éblouir par detrompeuses, mais d’agréables apparences, etmême l’expérience de tant de victoires et dedéfaites, et dont personne mieux que lui n’a puexpliquer les vraies causes, n’a pas anéanti sonamour démesuré pour la tactique élémentaire.Philosophe stoïque sous tant de rapports, souscelui de l’éducation de ses soldats, Frédéric nepossédait pas celle vigueur mâle de caractèred’où émane cette force motrice qui nous faitsacrifier l’agréable à l’utile. 11 suffisait qu’uneidée fût enfantée par lui, pour qu’il s’opiniâ-trât à la conserver et à la mettre en exécution;car nous avons vu le vainqueur de Rosbach et deLeulhen être aussi peu en état de vaincre lespréventions, que le général qui allait faireses premières armes dans les plaines de Moll-vitz.
Voici comment Borenhorst, ce digne écolierde son maître (1), en parle dans ses Considé-rations sur la Guerre (2) : « Il n’appartenait pas» à la combinaison de ses idées, dit-il, d’envisa-■> ger les soldats comme des êtres possédant» une volonté et des facultés spirituelles ; leur
( 1 } Berenhorst fit une partie de la guerre de sept ansdans l’état-major du prince Henri de Prusse, et fut,en 1760, nommé aide de camp de Frédéric le Grand.
( 2 ) Bclrachlungen uber die Kriegskunst, über hireForslchrüte, ihre Wiedersprüche und ihre Zuverlas-sigkcit. (Tom. 11 , page 175.)
( 5 ) Qu’il me soit permis de renvoyer le lecteur à l’ou-vrage de Berenhorst que je viens de citer, et de lui in-diquer les deux chapitres, dont l’un traite de l’écoleprussienne, et l’autre des manœuvres de l’automne. 11
» image ne s’ollrail à lui que sous l’aspect d’hu-» mains auxquels la contrainte et la terreur» seules donnaient une sorte d’existence. En» un mot, tous ses efforts ne tendaient qu’à» former des automates roidis, tournant leurs» têtes à droite ou à gauche, et qui observas-» sent strictement la cadence du pas (5). »Quoiqu’entouré de gens de mérite, Frédéricavait cependant à ses côtés des flatteurs quicherchaient à lui cacher la vérité, s’ils suppo-saient que cette vérité était contraire aux prin-cipes adoptés par le roi. Saldern (4), et sonesprit inventif, étaient semblables à un mauvaisgénie, dont la force irrésistible asservissait toutà ses lois. Quoique sous tous les rapports in-férieur à son maître, Saldern posséda au smprême degré le don de l’enchanter. A la find’une manœuvre d’automne à laquelle le roiavait présidé lui-même, dans l’épanchementde sa joie, le souverain s’approcha de son lieu-tenant, et lui dit : « Saldern, il faut que lu fi-» nisses, car cela surpasse tout ce que Ton peut» faire en tactique. » Mais Saldern avait au su-prême degré le défaut d’être minutieux. Voicile portrait qu’en fait Berenhorst : « Saldern ,
» dit-il, était riche en idées, intarissable en» moyens; mais il était tourmenté par la fièvre» des bagatelles, et son esprit accordait unes trop grande attention à la place d’exercice,
» ainsi qu’aux champs et aux mamelons où» Ton devait manœuvrer. Ces idées étaient les» seules qui l’occupassent; et une heureuses revue, où la justese de l’exécution avait ré-» pondu à l’idée de la disposition, égalait un» triomphe à ses yeux. »
Saldern était auteur de plusieurs ouvragesqui, dans le temps, acquirent une grande ré-putation. Son œuvre posthume intitulée : Prin-cipes de Tactique, fut traduite en français parun certain M. de Pirch, qui porta l’ouvrage enFrance, où il fit fortune. Mais les Français de
trouvera dans le premier des développements très-pi-quants, et dans le second des anecdotes tout à faitcaractéristiques.
(a) Saldern avait été lieutenant-général au service dePrusse, et, pendant la guerre de sept ans, s’était di,s-I tingué dans plus d’une bataille. Après celle de lloch-kirchen, Frédéric fut si satisfait de sa conduite, que,de lieutenant-colonel qu’il avait été, il l’avança augrade de général-major. Saldern mourut à Magdebourgen 1785.