DES TROIS ARMES.
257
néral Latrille, a hautement parlé contre sontalent de prédicateur; car nous avons vu celledes Français paraître dans les plaines de Lulzen,non-seulement comme arme préparatoire et desecours, mais à peu près comme arme possé-dant des propriétés définitives; et Napoléonnous démontra avec une sorte d’évidence, quela devise que Louis XIV fit graver sur lespièces, et qui portait: Ratio ullima recjum,en était une très-péremptoire. La bataille deLutzen fut à peu près décidée par l’artillerie,et cette victoire retarda d’une année la chutede Napoléon et les événements extraordinairesqui en furent la suite.
C’est à Gustave-Adolphe que l’artillerie doiten grande partie les premiers développementsde la régularité et des avantages de son action.Était-ce ignorance de son emploi adapté auterrain et aux circonstances ; mais dans lesluttes les plus décisives qui ont ensanglantéles différents champs de bataille de l’Europedepuis le xvi e siècle, et qui ont eu le plusd’influence sur les circonstances, nous voyonscette arme n’embrasser qu’un rôle secondaire,et son action y est presque insignifiante. A labataille de Pavie, François I er avait déjà rem-porté plus d’un succès, et après avoir rejeté lestroupes de don Ferdinand Castiot, il était déjàparvenu à faire plier celle du connétable deBourbon , lorsque Pescaire soutint ce dernieravec 800 arquebusiers qui foudroyèrent lagarde du roi et décidèrent la bataille en faveurdes Impériaux. L’artillerie ajouta peut-être aubruit du combat; mais elle n’y joua qu’un rôletout à fait secondaire. A la bataille de Nieuporl,que le prince Maurice de Nassau gagna surl’archiduc Albert d’Autriche, on aperçoit l’ar-tillerie du prince Maurice, paraître un momentavec dignité et entraver par un feu bien dirigéle mouvement de cavalerie de l’amiral d’A-ragon, mais son éclat ne dura véritablementqu’un moment, tandis que celui de la cavaleriedu prince Maurice y parut dans tout son jour.A la bataille de Moncontour, que le duc d’Anjougagna sur l’amiral de Coligni, il y en avaittrop peu pour faire effet (i) ; à celle d’Ivry,nous remarquons le même défaut.
Mais c’est au commencement du xvu e siècle,
(i) Chacune des deux armées ne disposait que de huitpièces de canon.
avec le perfectionnement de la fabrication despièces, que nous commençons à remarqueraussi le développement d’un emploi régulierde l’artillerie. Les pièces autrefois étaient plusou moins d’une longueur démesurée, ce quidevait nécessairement ravir beaucoup de légè-reté à cette arme, dans des actions qui deman-daient de la vélocité, et quoique vers la fin duxvi e siècle, un certain M. de Linar eût démon-tré par le fait, qu’une longueur démesurée despièces n’en augmentait pas la portée, et qu’uncanon de 12 pieds de longueur et du mêmecalibre, portait tout aussi loin qu’un autre de13 à 17; ces changements salutaires n’eurentlieu qu’au commencement du xvn e siècle.
Gustave-Adolphe en fit l’expérience en 162-4,et s’étant persuadé de la vérité du fait, il fit.fondre aussitôt pour l’armée suédoise des piè-ces d’une moindre longueur. Jusqu’à la fin duxvi e siècle, on avait aussi l’habitude de disper-ser les pièces devant la première ligne de ba-taille, sans égard au terrain ni à la position del’ennemi, aussi n’en recueillait-on pas les feuxcollectifs, à peu près les seuls qu’on puisse en-visager comme les avant-coureurs de grandsrésultats. Quoique Gustave-Adolphe sentit lanécessité de rassembler l’artillerie en plusgrande masse, et accordât par là une plusgrande efficacité à cette arme, en comparantcependant la distribution des batteries dansses ordres de bataille, aux positions qu’on leurassigna postérieurement, on reconnaît, dansles dispositions du roi de Suède, plusieurs vicesdont j’aurai l’occasion de faire mention, en dis-cutant sur les positions de l’artillerie. Mais sinous remarquons en général un grand perfec-tionnement qui s’est faiL du temps des Condé,des Turenne, des Eugène de Savoie, etc., etc.,nous ne pouvons cependant nous refuser dedire, que c’est à Gustave-Adolphe que l’Eu-rope doit en général la première épuration dela tactique des différentes armes. C’est ce grandhomme qui la dégagea de plusieurs de ses abusvicieux, et s’il ne parvint pas à lui accorderun plus grand degré de pureté, c’est que lamort vint l’enlever trop tôt au monde scienti-fique, et priva l’Europe d'un héros qui l’avaitremplie de son nom et de sa gloire ( 2 ).
( 2 ) Le général Vaudoncourt ( Journal des sciencesmilitaires , 7 e livraison, page 40) ne lui accorde que le
33